INCAPACITÉ DU ROI WRMAELON
— « O gens de petite foy, pourquoi doubtez-vous faire estrif (1) avec gent qui i> n’a point Dieu en son aide, quand le benoist saint Aulbin soit jà présent, D attendant, tout prêt à vous donner aide ? »
€ Embrasez de corage » par ces paroles, les Guérandais se rangent sous la conduite de ce chef, brûlant de donner le choc aux Normands. En effet, ajoute la vieille chronique, « la petite assemblée de ceux qui estoient ou moustier Saint Aulbin, faisant impétuosité contre les anemis, jasoit (2) qu’ils fussent en petit numbre contre beaucoup accoustumez à batailler, fortement les prosternèrent (3). Et aussitôt les pirates tournèrent en fuite et, delaissans ou rivaige pluseurs charoignes des leurs, plus isnellement (4) qu’ilz n’estoient venuz, entrèrent en leurs nefs, et depuis n’osèrent assaillir celles terres (5). »
Cette histoire est curieuse, et surtout elle met au clair la cause de l’infériorité des Bretons et des désastres subis par eux dans cette invasion nouvelle. S’ils avaient eu des chefs habiles et énergiques, ils auraient victorieusement repoussé les pirates, comme ils l’avaient su faire quarante ans plus tôt sous Gurwant et Alain le Grand. Malheureusement ils n’en avaient pas ; il manquait surtout à la Bretagne un chef suprême, un roi digne de ce nom, capable d’imposer sa volonté de concentrer dans sa main toutes les forces nationales, de diriger habilement la résistance. Dans le comté de Cornouaille, domaine héréditaire de Wrmaêlon, existait un sanctuaire vénérable et vénéré entre tous, gardant le dépôt précieux des plus antiques traditions politiques et religieuses du pays, — l’abbaye de Landevenec. S’il était un lieu que le roi de Bretagne dût tenir à préserver avant tous les autres des insultes des pirates et des profanations des païens, c’était celui-là. C’est celui-là qui fut le premier brûlé et détruit par eux. Preuve lamentable de la profonde incapacité de Wrmaêlon; preuve évidente que, dans une situation aussi périlleuse, aussi troublée, ce prince n’avait rien des qualités nécessaires pour imposer son autorité. En le voyant défendre si mal son propre comté, comment les autres comtes eussent-ils pu l’accepter avec confiance pour chef, pour directeur de fa défense nationale? Evidemment ils ne lui obéirent guère, l’unité du commandement fut brisée, il n’y eut plus que des résistances locales, ce qui dut assurer presque partout le succès des pirates.
Comment ceux-ci usèrent-ils de leur fortune? A ce moment — comme le montre avec éclat l’histoire de Rollon et des Normands de la Seine — on voyait se produire chez les bordes Scandinaves une forte tendance à fonder en Gaule des établissements stables, des colonies permanentes. Les coureurs de mer (vikings) commençaient à avoir assez de leurs courses. Dans les bandes à la suite d’Ohtor et de Hroald, cette tendance n’entraina pas la majorité, puisqu’en 917-918 ces deux chefs allèrent en Angleterre renouveler sur un autre théâtre leurs habituels brigandages. Mais comme cette flotte était fort nombreuse, il y eut des groupes qui probablement restèrent en Bretagne, formant çà et là des
(1) Livrer bataille.
(2) Quoique.
(3) Les terrassèrent, les mirent en déroute.
(4) Plus promptement.
(5) Le Baud, Hist. de Bret. inédite, Biblioth. Nat. ms fr. 8266, f. 128 r« v», et Boll. Mart. I, édit, de Paris, p. 62.