DÉVASTATION DE LA BRETAGNE ENTIÈRE PAR RAGHENOLD
§ 2. ~ Occupation de la Bretagne par les Normands de la Loire i919~921).
Le facile succès de Texpédition d’Ohtor et de Hroald dans la péninsule bretonne retentit par toute la Scandinavie ; quand on sut qu’ils, avaient quitté cette terre riche encore, si mal défendue hélas I contre les envahisseurs, les repaires piratesques de Norwège et de Danemark tressaillirent; un roi de mer des plus vaillants appelé Raghenold organisa une nouvelle expédition plus formidable que la précédente, et bientôt, au printemps de Tannée 919, une grosse flotte de bandits déterminés, d’une audace sans pareille, cingla vers l’extrémité occidentale du vieux continent. Voici d’après le contemporain Flodoard, le chroniqueur le plus exact et le mieux informé de ce temps, le résultat de cette entreprise. Traduction littérale :
c En Tan 919, les Normands dévastent toute la Bretagne située dans l’angle de » la Gaule, au bord de la mer; ils Técrasent, ils la détruisent, ils en vendent, 9 ils en enlèvent, ou ils en chassent tous les Bretons (1).
Dans cette note si brève mais si expressive et si énergique, il importe de fixer exactement le sens de tous les mots. L’idée sur laquelle insiste principalement Flodoard, l’idée qu’il exprime d’abord et par laquelle il termine, c’est que le désastre a atteint toute la Bretagne et tous les Bretons [omnem Britanniam.., canctis BritonibusJ. En s'appuyant sur les mots in cornu Galliœ, quelques auteurs ont soutenu qu’il s’agissait là seulement de la Cornouaille et non de toute la Bretagne. C’est un contre-sens formel : si Flodoard avait voulu parler de la Cornouaille, il eût écrit tout au moins, d’un mot, avec la terminaison de Tablatif : in Cornugallia (le nom exact est Cornubia/; mais cornu Galliœ est tout différent et ne peut signifier qu’une chose : la corne, Vangle, ïextrémité de la Gaule, — terme qui peint fort bien la situation et la configuration géographique de la péninsule bretonne à l’extrémité occidentale du continent gaulois.
Flodoard nous apprend donc que c toute la Bretagne, » fut dévastée [depopu- Icmtarl, foulée aux pieds, écrasée (proteruntl et détruite [delent), par les Normands. On ne peut rien dire de plus fort pour peindre la ruine complète d’un pays. Quant aux habitants, beaucoup furent tués, Flodoard néglige de le dire explicitement parce que la destruction d’un pays par des ennemis impitoyables entraîne nécessairement la destruction d’un grand nombre de ses habitants, implicitement comprise dans le delent du chroniqueur. Mais il a soin de nous apprendre ce que devinrent tous les autres (cœterisque cunctis Britonibus) : les uns furent vendus (venditis), parmi ceux-là un certain nombre durent rester en Bretagne comme esclaves pour servir les vainqueurs et pour travailler la terre; d’autres furent enlevés du pays (abductis) pour être envoyés en servitude dans la Scandinavie ou vendus sur les marchés étrangers ; tout le reste fut chassé de Bretagne {cœterisque
(1) « Anno DCOGCXix. Nordmanni omnem Britanniam, in cornu Galliœ, in ora scilicet maritima, sitam, depopulantur, proterunt atqne delent, abductis, venditis, cœterisque cunctis ejectis Brito^ nibus » (D. Bouquet, Bec. des hist. de Fr. VllI, p. 176). Sous Tan 923, Flodoard indique le nom du roi des Normands de la Loire : « Ragenoldus, princeps Normannorum qui in fluuio Ligeri versa’bantur » (Ibid., p. 180, cf. p. 182, 183.)