ÉMIGRATION GÉNÉRALE DES BRETONS
ejectis), et par là il faut entendre non seulement les Bretons expulsés par les ordres ou les violences des vainqueurs, mais aussi ceux qui émigrèrent d’euxmêmes pour fuir ces violences. Ainsi ce fléau terrible atteignit toute la Bretagne et tous les Bretons. Point de distinction à faire, comme le veulent certains modernes, entre une partie de la Bretagne — la Cornouaille et la zone Sud, — ruinée, occupée par les Normands de Raghenold, et une autre partie — la zone Nord — qui leur aurait échappé. Non, Flodoard, contemporain, témoin attentif des entreprises des pirates, le dit formellement : la bande de Raghenold écrasa sous son pressoir diabolique toute la Bretagne. La fabuleuse donation de ce pays à Rollon par Charles le Simple, si elle était aussi vraie qu’elle est fausse, eût pris fin à ce moment, Raghenold imposant son joug à la péninsule bretonne entière sans rien excepter, sans tenir nul compte des actes et volontés de Charles le Simple. C’est là un principe certain, important à établir dans la narration de ces événements, et sur lequel le témoignage de Flodoard ne permet aucun doute.
Ce témoignage concorde parfaitement avec celui de nos vieilles chroniques bretonnes, et en particulier de celle de Nantes, composée en ce qui concerne les gestes des Normands sur d’antiques notes et relations écrites par les contemporains, qu’elle atteste en plus d’un lieu. En voici la traduction fournie encore par Pierre Le Baud :
« Les pirates de Norwèghe, avecques innumerable assemblée de nefs nageans par la mer Océanne, degastèrent toute Bretaigne, ne nul n’y avoit qui résister leur pût, quar lors, par la division des seigneurs et occision du peuple, estoient les forces des Bretons trop grandement affeblies et tellement que, parce qu’ilz avoient perdue toute esperance de ressources et pour fuir aux crudelitez (cruautés) et inhumanitez d’iceulx Normans, les comtes, vicomtes, barons et autres nobles, et le clergié s’espandirent tous par France, par Bourgongne et par Acquitaine. Mais les pouvres Bretons cul ti vans la terre demeurèrent soubz la puissance des Normans (1). »
Ainsi les nobles, le clergé, les riches, tous ceux qui avaient la possibilité de fuir devant le fléau, sortirent de Bretagne, où il ne resta que de pauvres serfs cloués à la glèbe et qui cultivaient la terre pour les Normands, car ceux-ci manifestaient la résolution de s’établir dans leur conquête à la place des indigènes chassés par eux. Nos chroniques entassent les expressions les plus fortes pour peindre la désolation de la Bretagne : — « Les Danois et les Normands brûlent n les villes, les châteaux, les églises, les monastères, les maisons, ravagent la B campagne, dévastent toute la Bretagne en long et en large, jusqu’à ce que le 1 pays entier ne soit qu’une solitude, un vaste désert. Alors furent enlevés,
emportés au loin les corps des saints (2). Dans ce grand désastre national ,
(1) Pierre Le Baud, Hist. de Bret. inéd., Biblioth. Nat. ms. fr. 8266, f. 129 r®. — La Chronique de Nantes porte : c Tune ipsi Normanni, viri diabolici, crudelissimique et perversi homiues, cum ingenti navium classe per mare Oceanum navigantes, totam Britanniam devastarunt ; fugientesque inde prœ pavore Normannorum territi comités, vicecomitesac mathiberni omnes [tous les machtierns] dispersi sunt per Frauciam, Burgundiam et Aquitaniam. Pauperes vero Britanni terram colentes sub potestate Normannorum remanserunt absque rectore et defensore » (Chron. Namnet., édit. Merlet, p. 81, 82, 83).
(2) « Regnum inseipsum divisum dcsolaturi, Dani veniunt et Northmanni, civitatesque et castella, ecclesias, monasteria, domos incendunt, regionem vastant, universamque Britanniam longe lateque depopulantur, donec tota Britanniœ regio tn vastam heremum et solitudinem redacta sit. Nota quod tune transportata sunt corpora sanctorum » {Vet, coll. ms, de rebus Britanniœ, p. 170, 171).
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