LES NORMANDS A VERTOU
Cela fait, toute la flotte normande remonta la Loire, pilla Angers et Tours dont les habitants avaient fui à leur approche, tira des Orléanais une grosse rançon pour épargner leur ville, puis ces païens redescendirent à Nantes et de là commencèrent systématiquement la dévastation de la Bretagne. Les monastères les plus voisins furent leurs premières victimes, entre autres Vertou.
Cette abbaye, en 843, avait eu, semble-t-il, plus de peur que de mal. Il n’en fut pas de même en 919. Les Normands la renversèrent, la souillèrent de toutes sortes de profanations. Le bâton de saint Martin de Vertou, c’est-à-dire cet if immense devant lequel le roi Alain le Grand avait coutume de s’agenouiller pour prier (ci-dessus, p. 340), n’y échappa pas. Les habitants du pays regardaient comme une irrévérence sacrilège d’en couper des branches. Les Normands, pour bien témoigner aux chrétiens et aux saints tout leur mépris, résolurent d’exploiter l’if et d’en faire des arcs et des javelines, usage pour lequel son bois est excellent. Voilà donc deux Normands juchés dans l’arbre, inspectant les branches afin de scier les meilleures. Mais l’un d’eux, qui n’avait pas le pied sûr, dégringole de son perchoir et se casse le cou ; l’autre s’enfonce dans les yeux quelques brindilles qui l’éborgnent, il veut descendre, son pied glisse, en tombant il se brise la cuisse et va bientôt rejoindre son camarade. Evidemment le saint ne voulait pas que le bois de son bâton servit à tuer des chrétiens. Les païens épouvantés se le tinrent pour dit, ils ne touchèrent plus à l’arbre. Le tronc, au XVII® siècle, subsistait encore ; les gens du pays, dit Mabillon, demandaient aux moines comme une faveur de petits morceaux de l’écorce, qu’ils gardaient avec vénération (1).
Quant aux habitants dë l’abbaye, tous ceux qui tombèrent entre les mains des Normands furent tués ou victimes d’atroces cruautés. Vers la fin du X® siècle, l’auteur des Miracles de saint Martin de Vertou connaissait un homme du nom d’Amulf « qui avait (dit-il) fait partie de Vancienne famille du monastère de » Vertou, » c’est-à-dire des serviteurs de cette maison avant la grande invasion normande, et auquel les pirates s’étaient amusés à couper les deux mains, ce qui semblait devoir le réduire à la misère. Mais saint Martin était venu au secours de son serviteur et lui avait donné une telle adresse, surtout à la chasse, que malgré sa mutilation il lui arrivait souvent de tuer à coups de lance de féroces sangliers (2).
Nous relevons ces menus faits. Car les chroniqueurs et les historiens s’accordent bien à nous peindre cette invasion de 919 comme une catastrophe épouvantable, qui dévasta, incendia, ruina toute la Bretagne, en détruisit et chassa tous les habitants vaillants et valides, n’y laissant çà et là que quelques groupes de serfs, cloués, retenus sur le sol pour le cultiver tellement quellement au profit des vainqueurs : si bien que la péninsule bretonne, presque entièrement vide de Bretons,
(1) Cernitur etiam nunc illius arboris truncus, cigus particulas incolœ avide expetunt et religiose servant » (A. SS. O. S. B., Sæc. I® p. 376, note de Mabillon).
(2) « Arnulfus, cui barbaria Normannorum utrasque abstulit manas, ex antiqua Vertavensu monasierii fuit familia, locumque adhuc incolit qui Attarde dicitur. De qno mirabile est quia, quamvis utrasque manus perdiderit, venationis industriam non amisit, adeo ut apros qui in loco eodem ferocissimi habentur, non solum pedicis sed etiam hasta adsecutus est. » (Afirac. S. Martini Vertav., dans Mabillon, A. SS. O. S. B., Sæc. I, p. 377.)