EXPÉDITION DE ROBERT, DUC DE FRANCE, CONTRE RAGHENOLD
n’eut alors d’antres maîtres que les Normands de la Loire recevant tous les ans d’ardentes recrues, et dans cette Bretagne installés comme dans une vaste place d’armes dont ils occupaient les positions les plus fortes ; d’où comme d’une citadelle, ils s’élançaient pour infester les provinces voisines, et où ils rentraient ensuite mettre en sûreté leur butin. — Telle fut la situation de la Bretagne pendant près de vingt ans (919 à 937), telle nous la peignent tous nos chroniqueurs. Quant aux événements qui amenèrent ce résultat, c’est-à-dire, les batailles, les boucheries d’hommes, les orgies de dévastation, d’incendie et de pillage auxquelles se livrèrent les envahisseurs de 919, les chroniques là-dessus ne nous ont transmis — sauf le siège de Nantes et les incidents de Vertou — aucun épisode, aucun détail (1).
Evidemment, une opération de guerre aussi importante, aboutissant à transformer une région considérable, bien peuplée et couverte d’habitations, en un désert semé de ruines, — une exécution de ce genre, une catastrophe de cette envergure n’est l’affaire ni d’un jour ni même d’un an. Si mal dirigée, si divisée que fût leur résistance, les Bretons commencèrent par résister, et ne prirent le parti de fuir, de s’exiler, qu’après avoir été, par leurs défaites réitérées, réduits au désespoir. La résistance vaincue, la lutte terminée, les Normands ne pouvaient guère être à ce moment plus de quinze à vingt mille (comme à Questembert) pour parcourir toute la Bretagne, la dévaster, l’incendier, la piller méthodiquement et consciencieusement de façon à ne rien laisser perdre. — Mettre deux ans pour cette série d’ a opérations, > ce n’est pas trop, et si nous indiquons ce terme ce n’est pas non plus sans motif. La Chronique de Flodoard porte en effet sous la date de 921 :
« En cette année, le comte Robert assiégea pendant cinq mois les Normands » qui s’étaient établis sur la Loire. Au bout de ce temps, ayant reçu d’eux des » ôtages, il leur abandonna la Bretagne qu’ils avaient ravagée, et aussi le pays » Nantais. Ils commencèrent alors à se faire chrétiens (2). » ^
Frère d’Eudes qui avait été roi des Franks pendant la minorité de Charles le Simple (887 à 898) ; fils comme lui du vaillant Robert le Fort tué à Brissarthe par les Normands en 866 (ci-dessus p. 89), le Robert ici nommé, portait le titre de duc de France ou duc des Franks et, comme son père et son frère, il était pour les Normands qui ravageaient la Gaule un redoutable adversaire. Mais les Franks s’inquiétaient peu des Bretons; les Bretons s’étant proclamés indépendants, les Franks se gardèrent bien de venir à leur aide dans leur lutte contre les Normands, et ils les virent, en 919, écraser d’un œil sec. Quand les Normands eurent achevé la conquête de la Bretagne, leur passion de guerre et de butin n’ayant plus d’aliments de ce côté, ils s’apprêtèrent à déborder sur la Gaule et à la sillonner de leurs courses ravageuses. Les Franks aperçurent alors le danger (qu’ils auraient
(1) Certaines légendes de chrétiens massacrés par des païens semblent devoir se rapporter à cette lutte, entre autres, celle de la paroisse de Lanrivoaré (en Léon), dont nous parlerons aux Eclaircissements du présent volume. Mais ces légendes sont en général accompagnées de circonstances singulières qui nuisent à leur valeur.
(2) Anno nccccxxi. Rotbertus cornes Nordmannos qui Ligerim fluvium occupaverant per qninque menses obsedit : acceptisque ab eis obsidibus, Britanniam ipsis, quam vastaverant, cum Namnetico pago concessit ; quique fidem Christi cœpemnt suscipere 9 (Frodoardi Chronic., dans O. Bouquet, Rec. des hist, de Fr., VIII, p. 177).