ÉMIGRATION DU JEUNE ALAIN BARBETORTE EN ANGLETERRE (VERS
§ 3. — La Bretagne désertée par les Bretons,
Revenons aux Bretons, voyons ce qu’on sait de leur exode, de leur émigration hors de Bretagne. Non seulement ils se répandirent dans l’intérieur de la France ; mais se souvenant de leur origine insulaire, beaucoup d’entre eux cherchèrent asile dans la Grande-Bretagne, entre autres, un personnage des plus importants déjà mentionné plus haut (p. 347-348), le comte de Poher Matuédoi, dont la Chronique de Nantes dit :
€ En ce temps [c’est-à-dire dans les commencements de l’invasion de 919], 'ù Matuédoi comte de Poher s’enfuit chez Âthelstan roi ‘d’Angleterre avec une » foule de Bretons (cum ingenti multitudine Britonum) et avec son propre fils Alain, 9 qu’il avait eu de la fille du duc Alain le Grand et qui plus tard fut surnommé Barbetorte. Le roi Athelstan avait tenu précédemment ce fils sur les fonts du » baptême ; en raison de cette parenté et de cette union spirituelle, il lui était » fort attaché (1). »
Quand Matuédoi émigra en Angleterre, c’est-à-dire en 919 ou 920, Athelstan n’était pas encore roi ; il le devint seulement en 924 par la mort de son père Edouard 1®^. Encore moins l’était-il à l’époque du baptême d’Alain Barbetorte, car ce prince, quand il revint en Bretagne et vainquit les Normands en 936-937, ne pouvait avoir moins de vingt-cinq ans, ce qui met sa naissance vers l’an 910. Donc en nommant ici Athelstan « roi d’Angleterre, > la Chronique de Nantes lui donne ce titre par anticipation, manière de parler assez fréquente chez les chroniqueurs, les historiens, et la plupart des auteurs.
Sur la fuite hors de Bretagne des comtes, des seigneurs, des laïques en général, nous n’avons pas d’autres renseignements. Il en reste davantage sur celle des prêtres, des moines, des clercs et sur l’exode des corps saints, des pieuses reliques qu’ils emportaient avec eux. Voyons d’abord — c’est bien naturel — ce que firent dans ces conjonctures les moines de Redon, d’autant qu’ils en ont laissé euxmêmes un récit circonstancié.
Certains auteurs prétendent que le monastère de Redon fut détruit par les Normands vers 869, et ne se releva pas de ses ruines. A cette assertion nul fondement. Il dut souffrir plus ou moins des incursions piratiques de 878 à 888 et de 914 à 917. Mais nombre d’actes du Cartulaire de Redon prouvent la persistance de ce monastère ; dans une charte de l’an 917 on voit encore un Breton, près de mourir, demander aux moines de Redon d’inhumer son corps dans l’abbaye et pour prix de cette sépulture leur donner deux villas, l’une dans le plou de
(1) « Fugit autem tune temporis Mathuedoi, cornes de Poher, ad regem Anglorum Adelstannum cum ingenti multitudine Britonum, ducens secum fiUum sunm nomine Alannm qui postea cognominatus est Barbatorta, quem Alanum ex filia Alani Magni Britonum ducis genuerat, et quem ipse rex Angliœ Adelstannus jam prius ex lavacro sancto susceperat. Ipse rex, pro familiaritate et amicitia hi^us regenerationis, magnam in eo fidem habebat. » (Chron, Namn., édit. Merlet, p. 82-83). — Selon Dudon de St. -Quentin, le comte Alain ne serait sorti de Bretagne qu*après la mort de Rollon, qui est de 932. Mais nous montrerons, dans nos Eclaircissements, que les fables de Dudon sur les Bretons, étant en contradiction directe avec la Chronique de Frodoard, ne méritent aucune confiance.