ODYSSÉE DES MOINES DE REDON A TRAVERS LA FRANCE
Wern (Guer), Tautre dans la presqu’île de Ruis (1). Cependant il y avait dans l’air des signes précurseurs, dans les esprits des pressentiments de l’affreuse tempête qui allait souffler bientôt et tout renverser. Les moines de Redon, jugeant leur annexe de Plélan-Maxent moins exposée à un coup de main des pirates, s’y étaient retirés en 918-919, et déjà même ils songeaient, ce semble, à chercher dans l’intérieur de la France un refuge encore plus sûr. Leur abbé Adhémar, originaire du Poitou et frère d’Aimeri, vicomte de Poitiers (2), confia sans doute à celui-ci ses inquiétudes, et le vicomte envoya de Poitiers en Bretagne un prêtre breton appelé Tudual qui, s’abouchant avec le doyen de Redon appelé Moroc, lui promit, à lui et à toute sa communauté, de la part d’Aimeri une bonne réception et de grands biens, s’ils voulaient se réfugier à Poitiers en y rapportant avec eux le corps de saint Maxent, que le roi Salomon avait trouvé moyen d’en tirer vers l’an 869 pour en doter son monastère de Plélan.
La communauté de Redon-Plélan accepta facilement cette proposition, et tous ses membres se mirent en route, escortant le précieux fardeau. Ils marchèrent ainsi jusqu’à la Loire, dans le dessein de traverser ce fleuve pour se rendre en Poitou. Mais au moment d’y passer, ils apprirent que « les païens, » c’est-à-dire les Normands dévastaient cette province. Quand à revenir sur leurs pas et regagner Redon ou Plélan, ils ne le pouvaient plus (3) : les Normands de Raghenold juste à ce moment entraient en Bretagne. Que faire donc? Les pauvres moines commencèrent par pleurer, gémir, se jeter la face contre terre. Puis, ayant recouvré un peu de calme, ils prirent le parti de s’enfoncer de plus en plus dans l’intérieur de la France, où ils espéraient trouver plus de sécurité.
Suivant le bord de la Loire, ils le remontent jusque vers Blois; douze kilomètres environ au-dessous de cette ville, ils avisent sur la rivière du Beuvron, tout près de son confluent avec la Loire, une bourgade appelée Condat (aujourd’hui Candé) dont la situation leur plait. Ils portaient la caisse du monastère, ils achètent cette église, et leur communauté s’y établit sous le vocable de Saint-Maxent et la protection d’une châsse d’ivoire pleine de saintes reliques (4). Au bout d’un an ou un peu plus, voyant se rapprocher d’eux la menace des ravages piratiques, pour assurer la conservation du corps de saint Maxent ils résolurent de s’éloigner de la Loire en marchant dans la direction de l’Est, c’est-à-dire vers la Bourgogne.
Cette province était alors gouvernée par un comte ou duc héréditaire appelé Richard, l’un des personnages importants de l’époque, très redouté des Normands qu’il avait battus outrageusement en plusieurs rencontres, et pour son équité
(1) c MataedOf filius Hailwaloi, obitus illios adpropinquante die, mundi Salvatori suam commendavit animam. corpus veto Rotonensi monasterio... dans elemosinas, id est, duas villas, nnam videlicet in plebe Wern, alteram vero in Rewis Brenoiou » (Cartul. de Redon, n® ^0, p. 219). L’éditeur du Gartulaire date cette pièce de l’an 878, mais cette date est inacceptable, comme on peut le voir dans notre Chronologie du Cartulaire de Redon, 2® partie. Examen détaillé des chartes, n® 270.
(2) C’est-à-dire, à cette époque, lieutenant du comte.
(3) « Redire rétro non poteramus » (Cartul, de Redon, n® 283, p. 228).
(4) « Deinde movimus ad Condadensem ecclesiam super illud flumen quod vocatur Bebronus comparantes eam lx. solidis cum omni suo territorio, et ibi demorantur enim nostri monachi in honore beati Maxentii, cum una capsa eburnea plurimorum sanctorum reliquiis plena » (Ihid.,