POUR ALLER S’ÉTABLIR A POITIERS (919 A
inflexible surnommé le Justicier (1). Il favorisa beaucoup la venue et rétablissement des moines de Redon dans TAuxerrois (à Auxerre probablement), et comme il mourut en 921 (2), cet établissement dut se faire dès 920. Leur séjour en ce lieu dura plusieurs années; après comme avant la mort de Richard, l’évêque d’Auxerre et tous les principaux seigneurs du pays firent tous leurs efforts pour amener ces Bretons à s’y fixer définitivement avec leur précieuse relique ; on leur offrit de grosses sommes d’argent, de beaux fiefs (bénéficia/, de nombreux domaines. Les Redonais, sensibles aux bons procédés de leurs hôtes, le témoignèrent en prolongeant assez longtemps leur séjour chez eux. Mais fidèles à leurs engagements envers le vicomte Aimeri , ils regardaient toujours Poitiers comme le but final de leurs pérégrinations.
En 924 ils songèrent sérieusement à s’y rendre; ils commencèrent par y envoyer deux des leurs, le prévôt Mezet et le prêtre Joseph, pour s’aboucher avec l’initiateur de cette négociation, le prêtre Tudual, et savoir quel accueil les attendait. Informé de cette démarche, le vicomte Aimeri, ravi, se rendit à Auxerre près de la communauté et revint bientôt à Poitiers avec son frère Tabbé Adhémar. Devant Eble, comte de Poitiers, pour arrêter les bases de l’arrangement à conclure avec les moines de Redon, il se tint une conférence à laquelle prirent part l’abbé Adhémar, le vicomte Aimeri, Richard archidiacre de Saint-Pierre et le doyen Mainard renommé à Poitiers pour sa science, sa vertu et sa piété (3). — Les moines s’engagèrent à apporter avec eux le corps entier de saint Maxent sauf les mâchoires, et en outre son missel et le manuscrit de sa Vie. Aimeri promit de leur fournir, pour subsister en l’année courante, cinquante muids de farine et autant de vin, puis de leur donner pour s’y établir à demeure un domaine renfermant un moulin, des terres arables, des pâtures; là ils édifieraient une église pour y déposer le corps de saint Maxent, dont ils auraient la garde à tout jamais. — Ces clauses ainsi réglées, le comte Eble ordonna à ceux qui les avaient arrêtées et qui en étaient garants, de se rendre à l’église de Notre-Dame et là, devant l’autel des saints Innocents, d’en certifier la vérité par un serment solennel , qui fut prêté le dimanche 20 juin de l’année 924.
« Le lendemain, ce serment fut renouvelé par toutes les parties devant le comte Eble, chargé d’en assurer l’exécution et d’en attester la vérité (4). Les envoyés des moines de Redon , s’inclinant profondément devant lui en actions de grâces de tous les biens qu’il leur avait faits pour l’amour de saint Maxent, lui dirent :
— « Désormais, vous serez notre tuteur, notre défenseur, notre patron; dans 9 votre clémence, votre bonne foi et votre vaillance git désormais notre salut et 1» notre sécurité. Accordez donc toute faveur et à saint Maxent et à ses moines ! »
(1) Voir sur ce Richard le témoignage des diverses chroniques dans D. Bouquet, Bec. des hist, de Fr., VIII , p. 287, 317 et aussi 92 , 241 , 252 , 256 , 302, ^2.
(2) Voir Chronique de Flodoard , à cette date, dans D. Bouquet, Ibid., VIll, p. 177.
(3) « Convenerunt ante comitem Ebulum , virum inestimabilem , sermone veridicum , vicecomes (Haimericus) cum suo fnitre (Adhemaro) et archidiaconus Beati Pétri Richardus [qualifié ailleurs archiclavis] , et decanus ejusdem apostoli, qui est totius eiviiatis doctor veridicus, mente dévolus, nomine Mainardus » (CartuL de Redon, n« 283, p. 229).
(4) « Ante comitem suprascriptum, qui est procurator mirabilis et custos ineffahiliter veritatis » (Ibid. p. 230).
364 RÉUNION, DANS l’ ABBAYE DE LEHON, D’ÉVÉQUES, DE MOINES ET DE PRÊTRES
« Le comte le promit de grand cœur. Il se chargea de pourvoir aux frais du voyage que toute la communauté allait entreprendre pour se rendre d’Auxerre en Poitou (1) et lui donna toute facilité pour former un établissement en cette province (2). »
A ce moment Tabbaye de Redon n’existait plus : saccagée , renversée par les bandes de Raghenold, elle ne devait pas de sitôt se relever de ses ruines.
Cependant , après avoir pris Nantes comme nous l’avons vu plus haut , pillé consciencieusement Angers et Tours, rançonné Orléans, et être revenus à Nantes pour en faire leur grande place d’armes, les pirates n’y séjournèrent pas longtemps. — Le torrent se précipite alors sur la Bretagne dans la direction de l’Ouest pour accomplir sa sinistre besogne, en envahissant d’abord la côte et la zône méridionales de la péninsule. Le bruit de leurs exploits, de leurs massacres, de leurs ravages, jette l’effroi partout. Les prêtres, les clercs, les moines, chargés des vases sacrés et des ornements de leurs églises, des manuscrits liturgiques et historiques, avant tout des reliques et des corps saints confiés à leur garde, s’acheminent de toute part, en grand désarroi et en grande hâte, vers la partie de la Bretagne et le point de la frontière bretonne restés libres, non encore envahis parles pirates, c’est-à-dire vers le Nord-Est. Il se trouva ainsi tout à coup — au printemps de l’an 920 probablement — une foule de ces fugitifs dans le pays d’Aleth, qui allèrent demander l’hospitalité au grand monastère fondé par Nominoê sur les bords de la Rance, — l’abbaye de Saint-Magloire de Lehon, riche des dons de ce grand roi et de ses successeurs , et alors encore , sous le gouvernement de l’abbé Junan plein de talent et de vertus, très florissante (3).
Tous ces fugitifs, — sans en excepter les moines de Lehon, eux aussi très tentés de fuir — voulurent, avant de prendre un parti définitif, tenir conseil
(1) « Ita concordat! sont ante eum (comitem) sicut hœ litteræ continent. Monachi antem, capita incnrvantes ac referentes illi gratias de omnibus bonis quibus honoraverat eos... dixerunt : c Amodo tutor noster, defensor ac patronus eris... propitio sancto Maxentio cum suis monachis. » — Sic fecit libenti animo ac devoto, deliberans nostris monachis dispendium in via » (Ibid. J
(2) Nous n’avons fait que résumer ou traduire le récit contenu dans la charte 283 du Cartulaire de Redon, p. 228 à 230.
(3) « Operuerunt Dani superficiem terrœ sicut locustœ, nec erat cuiquam hominum eos facile prohibere. Quorum bestialem animositatem prœsul egregius Aletinœ civitatis, Salvator nomine, cum inter alios se nullo juvamine perferre diffideret, sublato corpore beatissimi Machuti prœdecessoris sui, Lehonense monastenum celeri cursu expetiit. Inibi siquidem jam multi sacri ordinis ministri, hujus cladis fragore perterriti, confluxerant , quia idem locus non solum pro suî amenitate pollebat præcipuus , verum etiam priscorum regum munificentia magnôrum prœdiorum copiis prœ cœteris nobilior apparebat. » (Translatio S. Maglorii et aliorum Parisios, dans Mabillon, Annal. O. S. B. III, p. 719; Boll. Oct. X, p. 791). Voir aussi le texte modifié de ce document, comme l’a établi M. René Merlet sous le titre à'Auctarium Maglorianum (c’est-à-dire, Addition des moines de Saint-Magloire de Paris à l’abrégé du Liber modernorum regum Francorum d’Hugues de Fleuri), dans son mémoire sur les Origines du monastère de Saint-Magloire de Paris, publié par la Bibliothèque de VEcole des Chartes, t. LVI (année 1895) p. 243 à 248. M. Merlet considère le texte originaire de la Translatio comme une œuvre du X* siècle , et le texte actuel comme interpolé et modifié pour être plus facilement introduit dans l’abrégé du Liber regum d’Hugues de Fleuri. Sans adopter toutes les conclusions de M. Merlet, nous signalons son mémoire comme très intéressant, très digne de l’attention delà critique. La première phrase du passage cité ci-dessus (Operuerunt... prohibere) fut copiée par Hugues de Fleury sur le texte original de la Translatio, et le désastre (clades) mentionné quelques lignes plus bas (hujus cladis fragore) est évidemment cette invasion des pirates Danois, aussi nombreux que des sauterelles, à laquelle on ne pouvait résister, et qui était bien un désastre (clades) par excellence.