‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 283 sur 392 · LE CORPS DE SAINT GÜENAEL A COURCOURONNE ET A CORBEIL (VERS · texte numérisé non relu

LE CORPS DE SAINT GÜENAEL A COURCOURONNE ET A CORBEIL (VERS

route, plus d’un moine fatigué s’arrêta avec son saint en un gite médiocre, laissant ses compagnons poursuivre leur course et chercher meilleure fortune. Ce serait une recherche intéressante et très utile pour l’histoire, de suivre en détail, pas à pas autant que possible, l’odyssée en terre française, et même à travers la Manche jusqu’en Angleterre, de toutes les reliques, de tous les corps saints sortis de Bretagne devant les invasions normandes ; mais cette recherche, passablement laborieuse, entraînerait des développements incompatibles avec le plan de cette Histoire, Nous nous bornerons à indiquer le sort de quelques-uns des fugitifs.

Le corps de saint Guenaêl, comme plusieui^ des autres reliques ci-dessus énumérées, arriva jusque dans l’Ile de France ; les moines qui le portaient rencontrèrent sur leur chemin Theudon, vicomte ou préfet de Paris, personnage important , riche et bon chrétien , qui s’empressa de leur offrir un asile et leur donna, tout près de Corbeil, le village de Courcouronne avec son église pour y déposer le saint corps (1). Theudon figure dans plusieurs chartes de la première moitié du X* siècle; en 925 on le voit déjà en fonction (2), et probablement il y était déjà depuis quelque temps ; l’établissement en ce lieu des moines de Saint- Guenaêl doit donc être à peu près contemporain de celui des Redonais à Poitiers (924). Plus tard, Courcouronne fit partie du comté de Corbeil, et en 946, voyant tout ce pays livré aux ravages des Saxons de l’armée d’Othon, roi de Germanie, venu en France sous prétexte de soutenir le roi Louis d’Outremer contre ses grands vassaux, Haimon comte de Corbeil, pour soustraire à leurs mauvais traitements le corps de S. Guenaêl et ses gardiens, les fit venir de Courcouronne à Corbeil, les établit d’abord provisoirement dans un faubourg de cette ville, puis dans son propre château, où il fit bâtir, exprès pour recevoir ce dépôt, une belle église bien dotée avec quatre chanoines pour dire l’office, et qui plus tard (sous Louis le Gros) devint un important pieuré de l’abbaye de Saint-Victor de Paris (3).

La caravane venant des diocèses de Baieux et de Dol qui s’était jointe à la

(1) c A Teudone, urbis Parisiacæ præfecto (fratres monasterii Sancti Guenaïli)honorificesuscepti, in quadam ejus villa Curcorona nomine sacras deposoerunt reliquias... Ibi aliquanto tempore, sanctissimum (Guenaîli) corpus requievit » {Vit. S. Guenaîli, § 18, dans Boll. Nov. I, 679). — Courcouronne, aqj. com®» du c*®» et de l’arr. de Corbeil (Seine-et-Oise) à 6 kilom. de cette ville, sur la rive'gauche de la Seine. — On donnait aussi à Teudon (nous allons le voir tout à l’heure) le titre de vicomte de Paris.

(2) Dans son Historia ecclesiœ Parisiensis (1, 535-586), Dubois a publié un acte de Theudo vice^ cornes Parisiorum qui donne au monastère de St-Pierre des Fossés un immeuble situé à Paris, et cela, dit-il, < pari assensu domini marchionis Hugonis, senioris nostri » (Hugues le Grand, père d’Hugues Capet) : l’acte est daté du 10 des Calendes de septembre (23 août) de la 3« année du roi Raoul ou Rodolphe, c’est-à-dire (le roi Raoul ayant été couronné le 13 juillet 923) le 23 août 925. — Dans D. Bouquet {Rec. des hist. de Fr. IX, 587), autre diplôme pour le même monastère, daté des Calendes de février (!«' février) 936, dans lequel le roi Louis d’Outremer mentionne c illustres fideles nostri, Hugo cornes, neenon Galterius Parisiorum episcopus, atque Teudo vicecomes. »

(3) « Postea vero furore Saxonum regno Francorum ingruente, cum munitissima quseque loca metu concussa trepidarent, Corboilum usque (corpus beat! Guenaîli) delatum est, ubi Haimonis, illustrissimi et munificentissimi Corboliensium comitis, devotio satis enituit, » etc. — Sur l’installation des reliques de S. Guenaêl et ses diverses églises à Corbeil, voir les Antiquitez de la ville, comté et chastelenie de Corbeil par M« Jean de la Barre, Paris, 1648, in-4®, p. 53. — Sur les Saxons de l’armée d’Othon P', roi de Germanie, qui envahirent la France , notamment les environs de Paris et de Rouen en 946, voir, sous cette date, la Chronique de Flodoard, — les Annales Witichindi Corbeiensis, — et le Chron. Saxonic., dans D. Bouquet, Histor. de France, VIIl, p. 200, 219 228, 229.

DÉTRESSE DE l’ÉGLISE DE DOL DANS l’EXIL (VE;RS 924).

troupe émigrante sortie de Lehon, se dirigea comme celle-ci vers le centre de la Gaule, vers ces provinces entourant Paris qu’on appelait alors Francia (1). Elle semble avoir eu d’abord un sort assez rude. L’évêque de Baîeux mourut et laissa ses clercs et ses reliques sous la direction des chefs du clergé dolois, qui avait à sa tête Agan archevêque de Dol et le prévôt du chapitre nommé Rohbod ou Radbod. Il existe une lettre de ce dernier adressée au roi d’Angleterre Athelstan pour implorer de lui des secours, pièce curieuse par le fond et la forme, digne d’être citée ici en entier ; en voici la traduction :

« En l’honneur de la sainte et indivisible Trinité et par la puissante intercession de tous les saints, au glorieux et généreux roi Athelstan je Rohbod, prévôt du grand pontife saint Samson, souhaite toute gloire en ce monde, et en l’autre éternelle béatitude.

Roi très pieux et de tous les rois de la terre le plus illustre par sa glorieuse renommée, sache votre Bonté, votre Sublimité, votre Piété, que dans le temps où notre pays (la Bretagne) jouissait encore d’une paix assurée (2), votre père le roi Edward écrivit des lettres à l’archevêque Louénan, mon seigneur et mon cousin (3) , pour être reçu dans la fraternité de l’église du grand saint Samson, de son pontife et de ses clercs. Aussi aujourd’hui, devant le Christ roi, nous versons nos prières sans nous lasser pour râme de votre père et pour votre propre salut. Et voyant la grande miséricorde dont vous usez envers nous, moi et mes douze chanoines (4), agenouillés en esprit devant vous, nous vous promettons de prier pour vous nuit et jour, dans toutes nos psalmodies, dans toutes nos messes et dans toutes nos oraisons.

» De plus, comme les reliques des saints vous sont plus chères, nous le savons, que toutes les pompes de la terre, je vous envoie en ce moment même les os de saint Seniear, de saint Paterne et de saint Scabilion (5) le maître de ce dernier, qui mourut le même jour que lui. Ces deux saints (Senieur et Scubilion) furent certainement enterrés avec saint Paterne, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, dans la même sépulture, et leur fête se célèbre, comme la sienne, le ix des Calendes d’octobre (le 23 septembre).

» C’est pourquoi — ô roi glorieux, qui vous plaisez à exalter la sainte Eglise et à humilier la perfidie des païens, vous, le miroir de votre royaume, l’exemple de toute bonté, le destructeur de tous vos ennemis, le père des clercs, le secours des pauvres, l’ami de tous les saints et l’invocateur des anges, — nous, qui en expiation de nos péchés et de nos démérites, vivons actuellement en France dans Vexil et dans la captivité, humblement nous vous prions, nous vous implorons, afin que la grande miséricorde de votre Félicité si généreuse daigne ne pas nous oublier (6). »

(1) Le duché de France, s’étendant de la Loire à l’Escaut, selon M. Ferdinand Lot {Derniers Gotolingiens, p. 173 note 4), comprenant, entre autres, le Maine, l’Orléanais, l’ile de France.

(2) « Manente adhuc stahilitate nostrœ regionis. » Cette lettre — dont nous donnerons, aux Eclaircissements, le texte complet, a été publiée à Londres par M. Duffus Hardy, dans son édition de V Histoire de Guillaume de Malmesburi (Willelmi Malmesbiriensis, Gesta Anglorum atque flistoria NovellaJ, 1. 1, p. 221 et 222. Le passage ci-dessus, qui désigne évidemment l’heureuse situation de la Bretagne sous Alain le Grand, est à la p. 221. Edward !•' dit l’Ancien fut roi d’Angleterre du 25 oct. 900 à l’an 924, et Athelstan de 924 au 27 oct. 940.

(3) c Leuenani archiepiscopi, senioris et consohrini mei » {Ibid.). Rien n’indique nettement si Louénan à ce moment vivait encore; il semble plus probable qu’il était mort et remplacé par Agan.

(4) c Die noctuque, videntes magnam super nos misericordiam vestram apparere, in psalmis et misais et orationibus nostris — quasi pervolutus ego et duodecim canonici mei genubus nostris fuissemus — promittimus Deum clementem orare pro vobis » {Ibid., p. 222).

(5) c Et modo reliquias, quas vobis omni terrena superbia scimus esse cariores, transmitto vobis, id est, ossa sancti Senatoris, sancti Paterni atque sancti Scubilionis » {Ibid.). Le rapprochement de ce texte et du passage de la Translatio S, Maglorii cité ci-dessus, p. 365, note 3, prouve qu’il s’agit ici des reliques portées , ainsi que celles de S. Samson , par les évêques de Dol et de Baîeux que rencontrèrent à l’Est de la firontière bretonne les émigrés bretons sortis en 920 du monastère de Lehon.

(6) « Vos deprecamur atque humiliter invocamus, qui ùt exulatu et captivitate, nostris meritis et peccatis, in Francia commoramur, ut non nostri obliviscatur vestræ Felicitatis largissiroœ magna misericordia » {Ibid.). — Cette lettre est aussi dans Migne, Patrologie latine, vol. 179, col. 1105-1106.

368 l’évêque de dol se fixe a Orléans avec le corps de s. samson (930).

Athelstan régna seize ans, de 924 au 27 octobre 940. A quel moment de ce règne fut écrite cette lettre? Sous la pompe des mots et la recherche trop affectée du style celte supplique révèle une véritable détresse ; c’est un acte de mendicité peu déguisée ; et il n’est pas étonnant que l’archevêque de Dol ait laissé au doyen du chapitre l’ennui d’une telle démarche. Pour se jeter ainsi à genoux aux pieds d’un roi étranger, et surtout pour lui offrir, lui expédier à travers les flots ces vénérables reliques, leur suprême et leur plus précieuse richesse, Rohbod et ses compagnons devaient être dans un profond dénuement. En 930, nous le verrons tout à l’heure, les émigrés dolois furent gratifiés, sur le continent, d’un don qui dut les mettre largement à l’abri du besoin. La lettre de Rohbod à Athelstan est donc antérieure à ce don. Elle dut être écrite peu de temps après l’avènement de ce roi : Rohbod en effet, après lui avoir fait connaître l’admission de son père dans la « fraternité de saint Samson, » c’est-à-dire dans la participation aux mérites et aux prières du clergé de l’église de Dol, informe Athelstan qu’il succède à ce privilège paternel. Or l’église de Dol, dans sa situation errante et malheureuse, ne pouvait manquer d’être très empressée de notifier au nouveau roi un fait qui lui donnait droit à ses largesses. La lettre de Rohbod est donc, selon toute apparence, de 924 ou 925.

Quel en fut le résultat? nous l’ignorons. Probablement le roi anglo-saxon envoya aux moines des secours propres à améliorer leur situation présente, sans assurer l’avenir. Agan — qui se bornait en France au titre d’évêque — se tourna d’un autre côté ; il s’adressa à cette vaillante maison des ducs de France (ou ducs des Franks) et comtes de Paris, qui allait bientôt monter sur le trône et était déjà aussi puissante que les rois. Au mois de mai de la septième année du roi Raoul, c’est-à-dire au mois de mai 930, Hugues le Grand père d’Hugues Capet donna « au bienheureux Samson, à Aganus son évêque, à ses successeurs et aux » chanoines qui desserviront en ce lieu le culte de Dieu et celui de saint Samson, » l’abbaye de Saint-Symphorien située dans l’intérieur des murs d’Orléans, les » deux églises de Sainte-Lète et de Saint-Sulpice aux faubourgs de cette ville , D avec tous les villages, prés, vignes, bois, terres arables, terres cultivées ou D incultes, eaux et cours d’eaux dépendants de l’abbaye susdite, en un mot avec » toutes ses dépendances (1). » Large et très libérale donation, qui fixa à Orléans le corps du saint fondateur de Dol et changea le vocable de l’abbaye ainsi donnée , appelée depuis lors Saint-Samson.

Parmi les saints corps sortis du monastère de Lehon , c’est à celui de saint Magloire qu’échut la plus glorieuse destinée. Après des pérégrinations assez longues dont le détail n’est pas connu, il arriva à Paris, escorté par des fragments

(1) « Ego Hugo, cornes et marchio,... abbatiam S. Symphoriani positam intra muros Aurelianis, cum duabus ecclesiis Sanctœ Lætœ Sanctique Sulpitii iu suburbio prœfatœ urbis positis necnon cœteris ecclesiis ad illam abbatiam pertinentibus. villis, vineis, pratis , silvis , terris arabilibus, cultis et incultis, aquis aquarumve decursibus, quidquid ad ipsam aspicit, totum et ad integrum beatissimo confessori Chrisii Sansoni et suo episcopo Agano suisque successoribus, necnon et canonicis ibidem Deo et S. Sansoni servientibus et inantea servituris perpetualiter dono ac in cœtemm habendum esse concedo. » (Gallia Christiana des frères Sainte-Marthe (Paris, 1656) t. II, p. 240, au chapitre des A urclianenses episcopi.) — M. Hauréau {Gall. Christ., XIV, 1043) ne veut pas reconnaître dans Aganus un évêque de Dol parce qu’il le trouve à Orléans ; mais en 930 , par suite de l’invasion des Normands de Raghenold , l’évêque de Dol était certainement hors de Bretagne , — et un prélat qu’on appelle Véoêque de S. Samson et qui accompagne les reliques de ce saint, est nécessairement l’évêque de Dol.

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