LA COLONIE ÉMIGRÉE DE LANDEVENEC
voulait le faire asseoir, sans se demander si Judoc s’en souciait plus que lui (1). L’origine bretonne de cette abbaye avait sans doute, malgré la distance, établi quelques relations entre ce monastère et Landevenec, relations qui poussèrent les fils errants de saint Gwennolé à aller demander à ceux de saint Judoc asile et protection. Ceux-ci les reçurent bien, les présentèrent au comte de Ponthieu Helgaud, qui résidait dans la ville de Montreuil située sur la Canche à trois ou quatre lieues de son embouchure, et qui leur fit bon accueil. Mais quand ils parlèrent de passer en Grande-Bretagne, il s’y opposa. Très pieux, jaloux de réunir près de lui, pour protéger sa ville, le plus de reliques possible, il ne voulut point laisser partir le corps de saint Gwennolé, mais il le combla d’honneurs. Grâce à sa protection, à ses largesses, les religieux de Landevenec élevèrent là une église pour y déposer cette précieuse dépouille et auprès de l’église une abbaye dite par les gens du pays Saint-Walois (pour Saint-Vinvalois) (2). Si bien que — dans une des rares chartes authentiques du Cartulaire de Landevenec, probablement de l’an 924 et certainement antérieure à 926 — nous voyons toute la communauté Lande venecienne rétablie, ressuscitée presque au complet, fonctionnant régulièrement à Montreuil, sous la direction de l’abbé même qu’elle avait en Bretagne, Benedic nommé plus haut.
Cet acte est intéressant. On y voit un noble breton nommé Hepwou, fils de Riwelen et de Ruantrec, se disant issu de race royale, donner à saint Gwennolé — c’est-à-dire au monastère placé sous son patronage — une église appelée Sanctus, en breton Lan Sent et aujourd’hui Le Saint près Gourin. Ainsi en 924, pendant que les Normands tenaient, déchiraient, brûlaient le sol de la Bretagne, les Bretons chassés de chez eux par cette invasion, réfugiés à l’autre bout de la France, avaient si peu renoncé à rentrer dans leur patrie et à la délivrer des bandits Scandinaves, qu’ils disposaient légalement, régulièrement, tranquillement, des églises et des domaines de Bretagne leur appartenant, comme parfaitement sûrs d’en reprendre bientôt la possession. Voici d’ailleurs la formule prononcée par Hepwou et couchée dans l’acte :
€ Je Hepwou déclare aujourd’hui, devant Dieu d’abord et devant l’autel de saint Gwennolé, puis devant l’abbé Benedic et les moines rangés autour de moi, que j’ai acheté de mes frères l’église du Saint à prix d’or et d’argent, et en leur donnant en outre d’excellents chevaux et une autre terre de mon propre héritage, afin que cette église m’appartint héréditairement à tout jamais sans que mes frères eussent rien à y réclamer. De cet achat furent témoins beaucoup de Cornouaillais très nobles, entre autres : Wrmaëlon comte de Cornouaille, Huarwethen évêque
(1) ’ Voir notre tome !«>■, p. 487.
(2) Cette abbaye, fondue plus tard en celle de Saint-Sauve, fut représentée jusqu’à la Révolution par une église paroissiale de Saint- Walois. Au XI* siècle, Tabbaye subsistait encore, car en 1008 le Breton Samuic, qui en était rabbé/mi/iis^erAumib'sy, écrivait ci/i cœnobio S, Wingualoei apud Monsteriolum » une charte-notice où on lit : c Beati Wingualoei corpus à quodam episcopo nomine Glemente, et quodam abbate nomine Benedicto, et quibusdam aliis monachis, ciericis et laïcis, pro terrore Normannorum terram minoris Britanniœ vastantium fugientibus, et in m^jorem Britanniam deferre volentibus — utpote qui ejus famulatui prorsus dediti erant, ^ apud Monsteriolum allatum est : quem Helgoldus, qui tune cornes erat, honorabiliter suscipiens, honorabilius detinuit » (Boll, Martii I, p. 247, édit, de Paris). Detinuit, donc Helgaud refüsa positivement de laisser sortir de Montreuil le corps de S. Gwennolé.