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LES NORMANDS DE LA LOIRE MAITRES DE TOUTE LA RRETAGNE

§ — Les Normands de la Loire de 921 à 927.

WOUT comme il y a fagots et fagots, il y avait alors aussi Normands et Normands, entre autres, les Normands domestiqués de la Seine dont Rollon était le chef, dont les rejetons (fort améliorés, je m’empresse de le dire) nous sont restés, — et d’autres Normands en grand nombre qui continuaient de promener fièrement sur le littoral, sur les fleuves et dans les diverses provinces des Gaules, leur férocité native et leur absolue indépendance.

Parmi ceux-ci, la bande ou plutôt la flotte et l’armée la plus nombreuse et la plus célèbre était celle des Normands de la Loire, qui de 919 à 930 environ eut pour chef le roi Raghenold (1) et que le contemporain Flodoard distingue nettement des Normands de la Seine.

De 919 à 937, la Bretagne n’a eu affaire qu’aux Normands de la Loire ; ce sont eux, eux seuls, qui l’ont envahie, dévastée, incendiée, ruinée, possédée en maîtres absolus ; qui à la fin en ont été jetés dehors et renvoyés tout meurtris dans les glaces de leur Scandinavie. Les Normands de la Seine pendant tout ce temps n’y ont pas mis les pieds. Mais, à la différence de leurs congénères, ils se sont solidement maintenus en France, et voyant ceux de la Loire disparus, ils se sont dit qu’étant leurs cousins plus ou moins lointains ils devaient être leurs héritiers, et ils ont revendiqué l’héritage non la lance à la main — ils préféraient des moyens plus doux — mais la plume au poing, par des exploits ingénieux d’écritoire et de chicane. Un siècle environ après l’événement, quand les témoins avaient disparu et que les souvenirs ayant perdu leur netteté étaient faciles à brouiller, à dénaturer, les Normands de la Seine se procurèrent un historien fantaisiste, à grandes prétentions poétiques et littéraires, au fond retors et rhéteur, qui, dans l’histoire et l’époque dont nous parlons, substitua — par un artifice assez malin pour le temps les Normands de la Seine à ceux de la Loire dont il ne dit pas un mot. — Et ainsi le tour fut joué.

Pour le déjouer, pour réfuter les fables grotesques de Dudon de Saint-Quentin, (c’est le nom de ce poétique historien), il suffira d’exposer les faits d’après les

(1) Voir ci-dessus p. 3S5 note 1.

374 RAVAGES DES NORMANDS DE LA LOIRE DANS l’iNTÉRIEÜR DES GAULES,

contemporains, de rétablir brièvement, d’après Flodoard, l’histoire des Normands de la Loire subtilement escamotés par Dudon.

On se rappelle le piteux résultat de l’expédition de Robert duc de France contre les Normands de la Loire en 921 : après les avoir tenus assiégés cinq mois dans leur place de Nantes et leurs camps retranchés, il se retira leur laissant toutes leurs conquêtes, emmenant seulement avec lui quelques otages pour garantir leur promesse de respecter le reste de la Gaule. En 922, ils achèvent de ruiner la Bretagne, cela suffit à leur bonheur. Mais en 923, ils commencent par piller l’Aquitaine et l’Auvergne ; puis, sur l’appel du lâche Charles le Simple, qui voulait se faire d’eux des auxiliaires, Raghenold porte ses bandes sur l’Oise et dévaste l’Ile de France, d’où il passe dans l’Artois, puis revient sur l’Oise, où il ne cesse ses ravages pour rentrer chez lui qu’après avoir reçu des Franks la promesse d’une nouvelle concession de territoire sur la Seine (1). — En 924, la Bretagne ruinée par lui ne lui suffit plus : parce qu’on lui refuse un territoire dans l’intérieur des Gaules, il menace de ses bandits l’Aquitaine et le duché de France ; les possesseurs de ces territoires les sauvent des fureurs de Raghenold en consentant à le laisser sans opposition se jeter sur la Bourgogne (2). — En 925, la Bourgogne est en feu, Raghenold livre une grande bataille d’un résultat douteux à tous les comtes du pays, dont un des plus notables y est tué. Le roi Raoul, qui était en même temps duc de Bourgogne, accourt en ce pays avec une grosse armée ; battus, les Normands s’enferment dans leur camp où on les bloque assez longtemps mais assez mal, d’où ils finissent par s’échapper sans dommage et rentrer chez eux fin sua), c’est-à-dire en Bretagne (3). — En 926, les Normands de Raghenold se remettent à dévaster l’Artois. Le roi Raoul et Herbert de Vermandois croient les tenir bien enfermés en un bois ; les pirates font une sortie, se jettent sur le camp royal, y mettent le feu, tuent un comte, blessent le roi, et après avoir essuyé de grandes pertes battent en retraite dans les forêts, dans les Ardennes et le pays de Porcien (4), où ils continuent leurs ravages. Pour les faire cesser et les renvoyer chez eux, il faut leur acheter la paix à prix d’argent (5).

L’audace et les succès des Normands de la Loire dans cette dernière campagne firent comprendre aux chefs des Franks la nécessité de prendre vis à vis d’eux une offensive énergique. En 927 Hugues le Grand duc de France et Herbert comte de Vermandois, deux des plus puissants seigneurs du royaume, attaquent ces bandes avec une armée nombreuse, assiègent et assaillent rudement leurs forteresses. Sauf qu’elle dura cinq semaines au lieu de cinq mois, cette campagne ressembla exactement à celle de 921, l’issue en fut toute pareille. Incapables de forcer et détruire les pirates, les deux ducs franks concluent la paix avec eux ; de nouveau ils leur concèdent le comté de Nantes, et les Normands de nouveau

(1) Chron. de Flodoard, an 923, dans D. Bouquet, Histor. de Fr., VllI, p. 179, 180.

(2) Il n’y eut pas cependant de traité « livrant, comme on l’a dit, la Bourgogne aux Normands, on se borna (c’était déjà trop) à fermer les yeux : « Willelmus [duc d’Aquitaine] et Hugo filins Rotberti [duc de France] cum Ragenoldo de terra sua paciscuntur, et Ragenoldus cum suis Nordmannis in Burgundiam proficiscitur s {Ibid., p. 182).

(3) Ibid., p. 182.

(4) Ce pays s’étendait de l’Aisne à la Meuse , dans les arrondissements de Mézières et de Rethel (Ardennes), de Château-Porcien à Warcq près Mézières.

(5) Chron. de Flodoard, an 923, dans D. Bouquet, Histor. de Fr., Vill, p. 183-184).

Gooje

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