LA BRETAGNE RECONQUISE PAR LES NORMANDS DE LA LOIRE
mention de Juhel Bérenger comme chef de ce soulèvement aurait une grande importance : elle donnerait à la maison de Rennes l’honneur de l’initiative dans la lutte contre les envahisseurs du sol breton.
Hélas! il ne fut pas long, ce triomphe des Bretons sur leurs oppresseurs. Craignant de voir se renouveler contre eux, en 931, l’attaque terrible qui les avait écrasés l’année précédente en Limousin, les Normands de la Loire, avonsnous dit, avaient massé dans le fleuve, probablement au-dessus de Nantes, la plus grande partie de leurs forces, par là assez éloignées de la Bretagne. Quand ces Normands apprirent le massacre de leurs compatriotes dansda péninsule bretonne, ils ne rêvèrent plus que vengeance. A Félékan, dans le commandement de l’armée et de la flotte de la Loire, ils donnent pour successeur le plus brave, sans doute aussi le plus féroce de leurs rois de mer, Incon. A sa suite ils descendent le fleuve et s’élancent sur la Bretagne. Ecoutons encore ici l’impassible et véridique Flodoard :
c Le Normand Incon, qui séjournait dans la Loire, envahit avec les siens la 9 Bretagne, et ayant vaincu, envahi, tué ou chassé les Bretons, il s’empare de » leur pays (1). »
Ici tout est clair. Il ne s’agit que des Normands de la Loire et ils s’emparent à nouveau de la Bretagne sans aucune réserve, ils en chassent tous les Bretons et y demeurent seuls maîtres absolus. Donc pas le moindre prétexte pour insinuer cette division de la Bretagne en deux zones, ce partage entre les Normands de la Loire et ceux de la Seine : système imaginaire sans nul fondement.
Jusqu’ici, cela est certain, Flodoard, seul contemporain et entièrement digne de foi sur cette époque, ne nous a montré depuis 919 en relation avec la Bretagne que les Normands de la Loire. Voici que pour la première fois il va introduire dans notre histoire ceux de la Seine.
Rollon, chef de ces derniers, premier duc de Normandie, remit à son fils en 927 le pouvoir ducal et mourut cinq ans après, en 932(2). L’année suivante, son fils et successeur Guillaume I®** dit Longue-Epée « se recommanda, se committit, » c’est-à-dire prêta serment de fidélité au roi de France Raoul, qui, ajoute Flodoard, a lui donna la terre des Bretons située au bord de la mer : a terrant Britonum in ora maritima sitam (3). »
La plupart des auteurs voient dans cette terra Britonum le Cotentin et l’Avranchin, qui n’étaient pas la Bretagne mais une terre appartenant ou ayant longtemps appartenu aux Bretons à titre de concession bénéficiale de la couronne, et que la couronne maintenant, les Bretons n’étant plus là, attribuait à pareil titre aux Normands de la Seine. Il est certain en effet que le roi Alain le Grand par ses victoires de 890 (ci-dessus p. 333-334) avait maintenu le comté de Coutances (comprenant l’Avranchin) dans la monarchie bretonne, qui continua certainement
(1) c Anno 931... Incon Nordmannns, qui morabatur in Ligeri, cum suis Britcmniam pervadit, victisque et pervasis et cæsis vel ejectis Britonibus, regione potitur » (Flodoardi Chron, dans D. Bouquet, VIII, p. 188).
(2) Voir Flodoardi Chron., sub anno 927, Ibid., p. 188-189; Dudon, édit. Lair, p. 178-174 et 182; introd., p. 76-77.
(3) c Anno 933... Willelmus, princeps Nordmannorum , eidem régi (Rodulfo) se committit : cui etiam rex dat terram Britonum in ora maritima sitam » (Flodoardi Chron. dans D. Bouquet, Vlll, p. 188-189).