PRÉTENDUE RÉVOLTE DES BRETONS
de Dudon de Saint-Quentin, qui n’est, dit-on, autre chose que l’explication naturelle, le développement, le complément de la ligne toute sèche de Flodoard sur la terra Britonum, Voyons ce complément.
§ 3. — Les fables des Normands de la Seine.
Quoique Dudon ait peint d’abord les Bretons comme très récalcitrants au prétendu joug que Rollon (selon Dudon) voulait leur imposer (1), — lorsque ce prince, accablé par le poids de l’âge est devenu incapable de soutenir vaillamment la charge du commandement des armées et du gouvernement de son état, Dudon nous montre ces mêmes Bretons s’unissant aux Normands dans une touchante et inquiète sollicitude sur les périls résultant de cette situation. « Les comtes et les
principaux seigneurs normands et bretons s’assemblèrent (dit-il) dans une i pensée unanime (2) et s’exprimèrent ainsi sur ce qu’il y avait à faire :
— « Notre duc Rollon ne peut plus nous défendre, nous commander ni nous ^ être utile. Sachons de lui quel héritier il entend choisir pour le royaume conquis ^ par lui, quel chef vaillant il veut nous donner. Il a un Qls robuste, bien tpurné, i> très instruit et très intelligent.. Du consentement de son père, meüons-le à notre » tête comme notre duc, notre seigneur et notre comte (3). »
Ces Bretons, tout à l’heure en rébellion armée contre Rollon, les voilà en un clin d’œil devenus aussi loyaux et dévoués sujets du duc de Normandie que les Normands eux-mêmes. Comme c’est naturel et vraisemblable ! — Le vieux Rollon, sur l’ouverture qu’on lui fait, s’exécute galamment et convoque les principaux seigneurs de son royaume pour prêter aux mains de son fils Guillaume Longue- Epée le serment de fidélité, c’est-à-dire l’engagement de lui obéir et le servir à tout jamais, surtout les armes à la main, — ce qu’on nommait au temps de Dudon <1 Yobéissance féodale et le service militaire. » Et savez-vous qui s’empresse de prêter avant tous autres ce serment? Ce sont les Bretons : « Le comte Bérenger, D Alain et pareillement tous les autres Bretons, et aussi les seigneurs normands, » d*un accord unanime, se soumirent volontairement à Guillaume et se lièrent à D lui par le serment de fidélité (4). »
Ainsi, les Bretons dépassent maintenant les Normands en dévouement et en zèle pour leurs maîtres normands ! Et au moment où sont censées se produire ces scènes fantastiques inventées et narrées par Dudon, on sait ce qui se passait en réalité. C’est en 927 : il n’y avait plus en Bretagne un seul comte, tiem, ni seigneur, mais seulement quelques groupes de serfs et de colons ; les Normands de Raghenold, maîtres absolus de toute la Bretagne, la tenaient si bien dans leurs
(1) Dudon dit de Rollon ; « Britannos rebelles sibi subjugavit ; )> et un peu plus loin : c Britones ad serviendum, terramque ipsonim ad vivendum subjugavit » {Dudon, édit. Lair, p. 171 et 184).
(2) c Northmannonim Britannorumque comités unanimiter in unum convenerunt. » (Dudon, édit. Lair, p. 181.)
(3) c Pavente pâtre, nobis ducem eum prceferamus nobis patricium et comitem. » (Id. Ibid).
(4) c Berengerius cornes et Alanus pariter cœterique Britones , necnon Northmannorum principes subdiderunt se volentes Willelmo unanimes » (Id. Ibid. p. 182).
CONTRE LE DUC DE NORMANDIE, GUILLAUME 1®^ (eN 932).
serres que cette année même, pour la garder, ils subirent victorieusement pendant cinq semaines l’attaque des Franks sous deux de leurs principaux chefs, Hugues le Grand et Herbert de Vermandois. — Les scènes ci-dessus font donc grand honneur à l’imagination du doyen de Saint-Quentin, c’est tout ce qu’on en peut dire. Mais nous ne sommes pas au bout.
Rollon meurt cinq ans plus tard (en 932), les Bretons (selon Dudon) renouvellent avec empressement à son fils et héritier le duc Guillaume leur serment de fidélité. Mais très peu de temps après, changement de décor. Quand Guillaume au nom de ce serment leur commande de venir à Rouen lui rendre le service féodal, les Bretons lui adressent par envoyés spéciaux (per legatos), le message suivant :
c Nous ne vous ferons désormais ni service militaire ni aucun autre, parce » que nous avons toujours vécu sous Vempire de la domination française (1). Votre » père avec ses bandes de barbares et d’étrangers envahit autrefois la France, et » pour qu’il laissât en paix le reste du royaume, le roi lui donna la terre que vous possédez. Mais celle que nous occupons ne lui fut point octroyée à titre héréj> ditaire ; on lui permit seulement d’en tirer des vivres jusqu’au moment où le » pays à lui donné par le roi et alors très dépeuplé se serait regarni d’habitants, f Entre vous et nous il peut y avoir amitié et concorde par bienveillance réci- B proque et sur pied d’égalité : rien de plus. Jusqu’ici nous avons eu un roi ; B nous avons toujours trouvé chez nous des chefs et des protecteurs. Jamais la B Bretagne n’a fait le service à une autre terre qu’à la France, jamais elle n’a B accepté le joug de personne, b
Le motif attribué ici aux Bretons pour rejeter la suzeraineté normande, leur grand amour pour la domination française, est archi-ridicule : les grands-pères des Bretons de 932 s’étaient fait tuer pour repousser cette domination. D’ailleurs, d’après le récit de Dudon lui-même (et comme il le fait ici dire aux Bretons), Charles le Simple aurait donné la Bretagne à Rollon, non en fief ou en bénéfice héréditaire, mais temporairement pour qu’il en tirât des vivres tant que la Neustrie ravagée ne lui en pourrait fournir suffisamment ; or Rollon, selon Dudon et tous les auteurs normands, laissa la Normandie très prospère ; donc, le droit temporaire, que Charles le Simple était censé lui avoir accordé sur elle, n’existait plus.
Mais ici encore, plus que tout à l’heure, nous sommes en pleine fiction, en pleine fantaisie. Tout cela, si c’était vrai, aurait dû se passer en 932. Or en 931 (nous l’avons vu), après un violent effort contre leurs oppresseurs, c’est-à-dire contre les Normands de la Loire, les Bretons demeurés en Bretagne avaient été par ceux-ci écrasés, détruits, chassés; si bien qu’en 932 il n’y avait plus en Bretagne qu’Incon et ses bandes, et plus du tout de Bretons. Ils eussent donc été bien empêchés d’envoyer à Guillaume Longue-Epée ces belles ambassades. Mais cela n’empêche pas Dudon de poursuivre son roman.
En bon suzerain féodal, Longue-Epée avant de prendre un parti, veut avoir l’avis de ses grands vassaux ; contre l’ordinaire on ne convoque pas les Bretons ; tous les Normands opinent pour la guerre. En voici le récit textuel dans Dudon :
« Guillaume assemble aussitôt toute son armée et va sur le fleuve Coësnon
(1) Je traduis littéralement ce singulier texte : c Non militabimus tlbi ultra nec famulabimus, quia 8ub imperio Franciscæ dominationù iemper viximuê » {Dudon, édit. Lair, p. 183).