LE GÉMISSEMENT DE LA BRETAGNE
voulait passer pour brave ou pour savant y accourait. Aujourd’hui nui n’y vient que pour la piller. Elle est comme ensevelie dans la mort. Elle n’a plus un seul héros vaillant dans la bataille et capable d’enlever des proies. Elle est écrasée, anéantie.
» En face des désastres qui t’accablent (ô terre bretonne) : — où sont, dirai-je, les hautes demeures de tes lions à la face terrible? Où sont les gras pâturages de tes lionceaux? Tu subis aujourd’hui le sort tombé autrefois sur la Judée, quand sous le souffle d’en-haut le prophète lui disait : d Ta calvitie s* étendra comme celle de V aigle (1). » Chez l’homme en effet la tête seule est chauve, chez l’aigle c’est le corps tout entier; quand il vieillit, de tous ses membres tombent ses vieilles plumes. Elle est donc chauve comme un aigle, cette terre qui a perdu son peuple de braves. Elles sont tombées de son corps ces grandes plumes d’aigle sur lesquelles elle s’envolait pour fondre sur sa proie. Ils sont morts, tous morts, les chefs de guerre par qui elle gagnait des batailles et détruisait l’étranger, puis s’asseyait triomphante pour partager les dépouilles des morts et les biens de ses ennemis.
Dans cette bizarre et vigoureuse poésie, quel poignant contraste entre la gloire passée de la Bretagne et sa ruine actuelle ! Toutefois cet amer gémissement se termine par un cri d’espoir :
<K C’est là la mère magnanime des grands ancêtres puissants par la gloire sublime de leurs exploits, les uns héros de la terre, les autres, habitants des cieux. Elle gît aujourd’hui accablée sous ses défaites; bientôt, soutenue sur ses fils robustes elle se relèvera vaillamment — si elle veut suivre les voies de la justice. Autrement elle restera longtemps à terre, brisée, anéantie (2). d '
Ce dernier cri du poète sonne comme un coup de clairon. C’en est un aussi. La colonie bretonne fondée sur la Canche, à Montreuil sur mer, autour du corps béni de saint Gwennolé, entretenait pieusement, nous l’avons vu, le souvenir de la patrie bretonne, la foi vive au recouvrement du sol natal. Là et ailleurs sans doute, dans la plupart des groupes bretons formés douloureusement sur la terre d’exil, on ne doutait point du retour prochain dans la patrie, du triomphe définitif des Bretons. La colonie bretonne de Montreuil faisait plus qu’y croire, elle travaillait à réaliser sa foi. Les moines de Landevenec se distinguaient à cet égard par un grand zèle, et vers l’an 935, leur abbé, qui alors se nommait Jean, résolut de se rendre lui-même dans la péninsule bretonne et de voir ce qu’il y avait à faire, ce qu’il était possible de tenter pour la délivrance du sol breton et la résurrection de la Bretagne. En s’y rendant il visita sans doute les principaux groupes d’exilés bretons établis dans le Nord et le centre de la France, il constata leur vif désir de rentrer en Bretagne, leurs bonnes dispositions pour prendre part à une lutte tentée dans ce but. Mais il fallait un initiateur pour
(1) Allusion à ce passage du prophète Michée (i, 16) : « Dilata calvitium tnum sicut aquila. »
(2) Voir le texte latin de cette poésie dans le CartiiL de Landevenec, édit. A. delà Borderie, p. 82-84. Cette sorte d’élégie patriotique forme actuellement deux chapitres, certainement interpolés, de la Vie de S. Gwennolé par Wrdisten, savoir les chap. 20 et 21 du livre II. Le chap. 19 également interpolé est intitulé : De altitudine et nobilitate Cornubîœ, parce qu’il renferme l’éloge des trois flambeaux de la Cornouaille , Gradlon , Corentin et Gwennolé. Les deux autres intitulés : De ejusdem subjeciione (20) et De ejusdem reparatione (21) s’appliquent évidemment à toute la Bretagne.