LE PRINCE ALAIN BARBETORTE
conçue, préparée, organisée par l’abbé Jean de Landevenec. Parlons maintenant de celui qui en fut le glorieux instrument.
§ 2. — Les premiers combats.
Le prince Alain fils de Matuédoi, surnommé par ses contemporains Alain Barbetorte, quand il se rendit en l’an 936 aux pressantes invitations de l’abbé Jean, quand il accomplit (en 936-937) son héroïque campagne, ne pouvait guère avoir moins de vingt-cinq ans. Il avait dû naître vers l’an 910 ou 912. D’après la Chronique de Nantes, il eut pour parrain le prince anglo-saxon Athelstan que cette chronique appelle roi d’Angleterre et qui le fut en effet de 924 à 940, mais ne l’était pas encore lors de la naissance d’Alain, car si l’on voulait retarder cette naissance jusqu’en 924, Alain, quand il chassa les Normands de Bretagne, n’aurait eu que douze ans : ce qui est absurde. Quel hasard, vers 910 ou 912, amena dans la petite Bretagne Athelstan, ou fit passer dans la grande la femme de Matuédoi au moment de la naissance d’Alain, de façon à donner à celui-ci Athelstan pour parrain ? (1) Nous l’ignorons, mais il n’y a aucune raison de rejeter sur ce point le témoignage de la Chronique, que tous les historiens ont accepté.
Le témoignage de cette chronique doit être pareillement reçu, quand elle place (comme nous l’avons vu plus haut, p. 361) la fuite de Matuédoi et de son fils Alain en Angleterre immédiatement après les premiers désastres de la grande invasion des Normands de la Loire, c’est-à-dire en 920 ou 921 (2). Quand il atteignit l’âge de quinze ans (vers 925) son parrain Athelstan était devenu roi d’Angleterre, il vécut auprès de lui, dans sa faveur, rarement dans la demeure royale et dans la compagnie des guerriers ambitieux, avides, qui assiégeaient le trône du roi. Sa joie était la vie en forêt, sa passion la chasse aux ours et aux sangliers, qu’il attaquait non avec des épieux ou des lances, mais avec les armes naturelles fournies par la forêt, grosses branches taillées en massue arrachées au chêne le plus voisin (3). Dans ces robustes et périlleux exercices, son corps prit une force, son cœur une audace extraordinaire. Quand l’abbé Jean le pressa de rentrer en Bretagne, il était prêt pour la chasse aux Normands.
(1) La Chronique de Nantes atteste formellemeut que le baptême du prince Alain et le parrainage d’Atlielstan sont antérieurs à rémigration de Matuédoi en Angleterre devant l’invasion normande de 919, car à propos de cette émigration elle dit : « Fugit tune temporis Matuédoi , cornes de Poher, ad regem Anglorum Adelstannum... ducens secum filium suum Alanum, quem ipse rex Adelstannus jam prias ex lavacro sancto susceperat » {Chron. Namnet., édit. Merlet, p. 82-83).
(2) D’après Dudon de St>Quentin , Alain n’y serait passé qu’en 933 , mais nous avons , au chapitre prêchent, démontré l’absurdité de cette fable. Dudon ne sait même pas de quel Alain il parle; jamais il ne donne à son Alain le titre de comte de Nantes, de Vannes ou de Poher, ni le surnom de Barbetorte. Aussi certains historiens en font un prince tout différent de ce dernier, un Alain comte de Dol qui n’a jamais existé, non plus d’ailleurs que l’Alain de Dudon.
(3) « Iste Alanus cum rege Anglorum Adelstanno ab infantia fuit nutritus ; corpore validus et fortiter audax, apros et ursos in silva minime curans cum ferro occidere nisi cum lignis silvæ » {Id., ibid., p. 88).