COMBATS DANS TOUTE LA BRETAGNE ÉN
les Normands qui depuis 931 vivaient en Bretagne dans une profonde quiétude, comprirent la gravité du péril. Par l’exemple de Dol, de Saint-Brieuc, de Plourivo, ils virent de suite que leurs postes semés çà et là dans la péninsule bretonne, s’ils demeuraient ainsi dispersés, isolés les uns des autres, seraient les uns après les autres enlevés par les Bretons. Ces postes se joignirent donc, se concentrèrent sur les points les plus avantageux, les plus faciles à défendre, et de part et d’autre une campagne décisive se prépara pour l’an 937, campagne ainsi esquissée par Flodoard :
« En l’an 937, après un long exil hors de Bretagne, les Bretons étant revenus » chez eux combattent incessamment contre les Normands qui s’étaient emparés » de leur terre, et vainqueurs dans la plupart des combats, ils rentrent en » possession de leur pays (1). »
De cette campagne acharnée, qui remplit toute l’année 937, nous ne connaissons malheureusement que deux épisodes, dont l’un à la vérité fut le plus important de cette lutte, la prise de Nantes, et dont l’autre se produisit à l’autre bout de la Bretagne, dans le pays de Léon.
Parmi les Bretons revenus de l’exil pour travailler sous la conduite d’Alain Barbetorte à la délivrance de la Bretagne, l’un des principaux par sa naissance et par sa bravoure était Ewen ou Even, héritier de ces comtes de Léon qui avaient disputé à Gurwant et à Paseweten la suzeraineté de la Bretagne, prétendant être chez eux tout aussi rois, tout aussi souverains «que ces deux princes (ci-dessus p. 318). Rentré en Bretagne, Ewen alla s’établir dans son comté où il n’y avait plus guère de Normands ; avant d’en finir avec eux il bâtit pour sa défense une belle forteresse en terre à la mode de ce temps qu’on nomma Lesneven c’est-àdire Cour ou Résidence d’Even /Aula EvenV, il appela autour de lui ses fidèles, ses colons, ses tenanciers, qui sous sa protection rétablirent comme ils purent leurs demeures, leurs cultures, quelques églises, et sur ce coin de terre la civilisation recommença. Ce qui restait de Normands dans le Léon et dans l’Ouest de la Cornouaille, prévoyant avec raison une prochaine attaque d’Even, résolurent de le prévenir. Un beau jour une flotte normande déposa sur l’une des grèves du littoral léonais, à quatre ou cinq lieues nord de Lesneven, une armée piratique qui se répandit aussitôt dans la campagne, pillant, brûlant, ravageant ces champs, ces maisons fraîchement relevées, et se dirigeant sur la résidence du comte.
Celui-ci, rassemblant ses guerriers, marche aussitôt contre les païens (2). Une tradition locale (recueillie par M. de Kerdanet) place le lieu de la rencontre au village de Run-Even (Tertre d’Even), à 2 kilomètres ouest du bourg paroissial de Plouïder (3). D’autre part, suivant un vieux gwerz breton publié par M. de la
(1) « Anno 937... Britones^ ad sua loca post diutinam regressi peregrinationem , cum Nordmannis, qui terram ipsorum contiguam sibi pervaserant, frequentibus dimicant prœliis, superiores pluribus existantes et loca pervasa recipientes. » (Flodoardi Chron. dans D. Bouquet VIII, p. 191-192.) — « Contiguam sibi terram d marque la proximité de la Loire, où étaient établis ces Normands, et du territoire breton dont ils s’étaient emparés.
(2) « Piratæ Daci et Normanni, ritibus adhuc idolorum dediti... cùm quadam vice navigio adducti, Letaniam (quæ nunc est Leonia) in manu valida intravissent , cornes Evenus qui cognominatus est Magnus, cujus sedes erat in oppido quod ab ejus nomine Lesnevenum, quasi Aula Eue/ii dicitur, collectis militibus et peditibus christianis, prædictis paganis congredi affectabat. » {Vit. S. Goloeni, § 9, dans Mém. de la Soc. d'Emulation des Côtes-du-Nord, t. XXIX, p. 220.)
(3) Vies des SS. de Bretagne, d’Albert Legrand, édit. Kerdanet (1837), p. 373 notes.
VICTOIRE d’EVEN LE GRAND EN LÉON.
Villemarqué (1), a sur le champ de bataille, à Kerlouan, il y a un arbre qui » domine le rivage, — il y a un chêne au lieu où les Saxons prirent la fuite devant f> la face d'Iiven-Braz (Even le Grand), d Les Saxons représentent là les Normands, ce qui n’a rien d’étrange , l’ennemi pour les paysans bretons actuels s’appelant toujours Saozon (les Anglais). Ces deux traditions d’ailleurs concordent très bien. Le vieux texte latin relatif à cette bataille porte : « Le comte Even, homme très T> chrétien, attaqua les ennemis. Normands, Danois, tous païens, et se jetant sur » eux impétueusement les vainquit, les chassa au loin devant luit fit un grand » massacre des fuyards, leur reprit tout leur butin. A peine en échappa-t-il » quelques-uns qui se cachèrent isolément dans les nombreux rochers du rivage, » et qui ayant repris la mer, n’osèrent jamais reparaître dans le pays de Léon (2). »
Le débarquement des pirates avait eu lieu sur cette longue et rocheuse grève de Kerlouan qui, de l’embouchure du Rouhoudin (ou rivière de Guisseni) jusqu’à Chapel-Pol, a près de deux lieues de développement; de là ils étaient descendus vers Goulven et Plouïder, qui à cause de la grande dévotion à saint Goulven devaient être des paroisses riches; ils avaient fait plus de deux lieues en terre ferme , quand ils trouvèrent devant eux sur la rive droite de la rivière de Lissem (aujourd’hui la Flèche), dans la situation assez dominante de Run-Even, le comte Even et sa troupe. Il arrêta les pirates, les battit, les poussa vivement devant lui (exturbavit longiusj, et les poursuivit dans leur retraite qui devint bientôt une pleine déroute. Nécessairement ils se dirigèrent vers le lieu où ils avaient laissé leur flotte, c’est-à-dire vers les grèves de Kerlouan qui justifient tout à fait l’épithète littora scrupulosa de notre vieux texte , car elles sont toutes couvertes de rochers. Mais ces rochers ne sauvèrent qu’un petit nombre de vaincus, Even ayant sabré sans pitié tous les fuyards.
Telle fut cette bataille de Kerlouan, qui illustra le vainqueur connu depuis lors sous le nom d’Even le Grand (3), et jeta l’effroi dans tous les repaires piratiques du Léon et de la Cornouaille.
§3. — La latte suprême, la victoire.
Les Normands des autres régions de la Bretagne, ayant subi de leur côté des disgrâces du même genre, commencèrent à comprendre que leur règne était passé et perdirent beaucoup de leur assurance. Mais ces hommes d'une dureté de fer
(1) Bran ou le Prisonnier de guerre, § v, dans Barzaz-Breiz , édit. 1846, t. I, p. 212-213.
(2) « Cornes Evenus, vir christianissimus... invasit hostes alacriter bello conficiense/ victor longius illos exturbavit. Multa fugientes strage cecidit, quidquid ab idolâtra raptum fuit hoste redimens, paucis fuga evadcntibus et per littora sparsim scrupulo.sa latitantibus , qui eadem maria per quæ vénérant relegentes, nunquam postea terræ illi ausi sunt damnum aliquid attemptare » (Id., § 10, Ibid., p. 222).
(3) Avant d’attaquer les Normands, Even était allé au péniti de saint Goulven implorer son secours dans la lutte qu’il allait livrer pour le salut du pays dont Goulven était le patron. En revenant de là, Even affirma que le saint du haut du ciel lui avait promis la victoire. Deux siècles après, la croyance populaire fit de cela une entrevue entre le comte Even et l’ermite Goulven vivant en chair et en os. Goulven ayant certainement vécu au VI* siècle, plusieurs auteurs sont partis de là pour placer Even à la même époque. C’est une erreur : Goulven est du VI* siècle et Even du X®, je l’ai démontré dans mon Commentaire sur Vancienne Vie latine de S. Goulven, dans Mém. de la Soc. d' Emulation des Côtes-du-Nord, XXIX, p. 233-237 et 242-244.