BARBETORTE EXTERMINE LES NORMANDS
délices (1). Les corps ayant repris toute leur vigueur, tous les cœurs brûlant de se montrer dignes de la grande protectrice qui vient de manifester son pouvoir, à l’attaque des remparts piratiques les Bretons se précipitent comme un torrent, rien ne peut les arrêter, ils les escaladent, les franchissent d’un bond ; une fois dans la place ils massacrent tous les Normands qui résistent, et grâce à Dieu il y en eut beau nombre. Pas tous cependant : dans ce désastre, une troupe d’entre eux, plus prudente, tourne le dos, remplit les barques mouillées dans la Loire et s’enfuit à toutes voiles vers l’Océan. Nous les retrouverons bientôt (2).
Vainqueurs, les Bretons passent l’Erdre, et sur la rive gauche de cette rivière, sur la rive droite de la Loire, en remontant à l’Est vers cette colline où fut la basilique de saint Félix, ils visitent les restes de ce qui fut Nantes. Pauvre noble cité ! en quel état après vingt ans d’infestation piratique î Pourtant ses murs ébréchés, ses maisons, ses édifices demi-ruinés, frappent les Bretons de respect par leur grandeur. A travers les rues désertes pavées d’herbes folles, ils continuent de gravir la colline dont le sommet domine les deux fleuves et sur laquelle Félix avait posé son église. Quand ils approchent de la vénérable basilique, un taillis buissonneux, un lacis de ronces et d’épines en garde les abords, il faut se faire voie dans cette brousse l’épée à la main (3). Ils entrent dans le sanctuaire... quelle désolation ! Plus trace de toiture, tous les murs écroulés, enfouis sous le lierre et la ronce, à peine çà et là quelque haut pan de maçonnerie romaine, un fût de colonne, une arcade éventrée, attestent la grandeur élégante de l’œuvre félicienne.
Profondément ému de cette ruine lamentable et de tous les grands souvenirs qu’elle rappelle, Alain Barbetorte devant l’autel croulant s’agenouille et prie, avec lui tous ses guerriers. En une effusion ardente tous supplient les illustres patrons de ce temple, les grands apôtres Pierre et Paul (4), de rendre à la cité nantaise et à la Bretagne vie puissante et forte dans la paix et dans la prospérité ; tous implorent pour les Bretons la protection divine.
En se relevant, Alain déclare qu’il fera de Nantes sa principale résidence, il y appelle autour de lui tous ses fidèles (5). Dès le lendemain, il commence
(1) a Alani precibus, Virgo Maria ad nutum ejus aperuit illi sitienti fontem aquœ vivæ, quœ adhuc fons Sanctæ Mariœ vocatur. Sufficicnter bibentes, Britones vires receperunt )» {Chron. Namnet., édit. Merlet, p. ÜO). — Cette fontaine existait encore, avec son nom, en 1825, voici ce qu’en dit à cette date un Nantais, J. -J. Lecadre, qui avait beaucoup étudié cette question :
« La retraite instantanée du libérateur breton (Alain Barbetorte) a dû se faire naturellement sur la hauteur la plus voisine, celle que couronnent aujourd’hui la rue Contrescarpe et la place Bretagne. Rappelons-nous la fontaine Sainte-Marie, dont parlent Le Baud, d’Argentrc [et la Chronique de Nantes], et voyons-la, depuis lors et encore, à l’endroit désigné. De temps immémorial existe là la Cour Sainte-Marie, au milieu de laquelle est un large puits à sources abondantes. Entourée de maisons, elle a donné son nom à la rue, à la promenade (aujourd’hui convertie en un îlot de beaux édifices) et à tout le quartier, sur cette partie de la colline septentrionale de notre cité. » (Lycée Armoricain, t. V, Nantes, 1825, p. 160.)
(2) (( Sufficienter bibentes, Britones vires receperunt. Viribus acceptis, ad pugnam redire volentcs, expugnantesqiie fortiter Normannos et eis acriter resistentes, omnes detruncaverunt, prœter illos qui aufugerunt. Ipsi equidem Normanni valde perterriti, per alveum Ligeris descendentes, aufugerunt. » (Chron. Namnet., édit. Merlet, p. 90-91.)
(3) <( Ad ecclesiam apostolorum Pétri et Pauli mucrone suo cum suis Britannis viam faciens, veprium spinarumque resecando densitatem (!d. Ibid., p. 92).
(4) « Oransque ipse Alanus atque alii Britones, socii sui, unanimiter apostolorum suffragia » (Id. Ibid.).
(5) Chronic. Namnet., Ibid.
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