TRIOMPHE DÉFINITIF DES BRETONS
fini par prévaloir et est seule employée aujourd’hui. Territoire vallonneux, coupé de petits ruisseaux, et couvert alors d’une grande forêt dont celle de Villecartier est un reste, ce qui était d’un grand avantage pour la défense.
Pendant un an (938) les Normands cachés là ne firent aucun bruit, mais travaillèrent activement d’abord à construire un camp retranché formidable, une véritable forteresse qualifiée dans les chroniques du temps du nom de castellum (fort, château-fort); puis, à rassembler dans ce camp une armée nombreuse et aguerrie. La forêt couvrait tout cela, les Bretons ignoraient ce qui se préparait.
En 939, se jugeant assez forts, les Normands de Trans se jettent sur le comté de Rennes et le ravagent avec furie. Le comte Juhel Bérenger, qui avait été en 931 le chef de la grande révolte de la Saint-Michel contre les Normands, leur opposa une vigoureuse résistance, mais pour en finir et écraser tout à fait ce reste encore redoutable des oppresseurs livrant ce combat suprême avec l’obstination du désespoir, il lui fallut l’aide des comtes voisins, de celui de Nantes Alain Barbetorte, et de celui du Maine, Hugues le Grand, duc de France, père d’Hugues Capet. Les forces unies des trois comtes anéantirent l’armée des pirates — qui ne furent pas d’ailleurs (du moins rien ne l’indique) assistés par les Normands de la Seine. Leur forteresse fut détruite de fond en comble. Voici comme Le Baud, d’après les anciennes chroniques, parle de cette bataille :
t De l’expulsion des Normans de la région de Rennes, dient aucuns Chroniques annaux que Bretagne demeura dépeuplée et fut en solitude jusques à ce que la gent des Bretons en chascun lieu disperse, après aucuns ans, fut de toutes parts rassemblée par le très-noble comte de Rennes qui, avec l’aide des comtes voisins, à sçavoir Allain de Nantes et Hugon du Mans, surmonta en publique bataille celle gent barbare des Normans et l’extermina du tout (1), le jour des Kalendes du mois d’aoust. » Jour que les Bretons, ajoute Le Baud, a décrétèrent être solennisé par la gent de Bretagne par toutes générations, parce que delà en après commença derechief la Bretagne à estre habitée par ses natifs, et Bretons user des lois de leurs ayeux (2). — Ainsi cette bataille de Trans fut regardée
en Bretagne comme l’achèvement, le couronnement définitif de la grande et généreuse entreprise d’Alain Barbetorte, comme marquant en un mot la complète expulsion des Normands hors de Bretagne, la complète délivrance du sol breton.
Quand à la date. Le Baud la fournit aussi très explicite, car après le récit que nous venons de transcrire, il ajoute immédiatement :
« Aussi dient autres Annaux qu’en celuy temps, sçavoir Van 939, les Bretons
(1) C’est-à-dire, tout à fait.
(2) « Hœc vastitas seu solitudo totins Britanniœ eotenus fertur durasse , donec eadem gens (Britannorum) , passim dispersa , post aliquos annos a quodam consule [comité] nobilissimo Redonensi undecumque aggregata , cum adjutorio confinium comitum , Alani videlicet Nannetensis et Hugonis Cenomanensis, eamdem barbariam, publico bello superatam in plebe quœ vocatur Trant gallice, latine vero Tridencinm, die Kal. Augusti — quem postea ob hoc per généra tiones généra tionum genti Letaviorum [i. e. Britannorum armoricanorum] decreverunt fore solemnem — fünditus exterminaverunt. Exinde cœpit Letavia seu Britannia a suis nativis denuo incoli et avilis legibus uti. » (Fef. colL ms, de reb. Britanniœ, p. 75.) Quelques lignes plus bas, mais à propos d’autres faits, la même chronique dit que le comte de Rennes qui extermina les Normands à Trans s’appelait Judicaêlus Berengarius, Judicaêi ou Juhaêl Bérenger.
l’existence de la BRETAGNE DÉSORMAIS INATTAQUABLE.
combattans contre les Normans eurent victoire et prirent aucuns de leurs chasteaux (1). »
La date de la bataille de Trans, c’est donc le août 939. En achevant la libération du sol breton, la réintégration des Bretons dans leur pays, en un mot, en mettant le sceau à la résurrection et nationale et territoriale de la Bretagne, cette victoire ferme l’ère des origines bretonnes. Jusqu’ici, pendant cinq siècles, rétablissement des Bretons sur le continent, leur existence nationale, leur indépendance, ont été constamment contestés, ballottés, mis en question par des nations hostiles, Franks mérovingiens, Carolingiens, Normands. Pour se maintenir, pour vivre, les Bretons ont dû livrer de fréquents combats, dans lesquels souvent vaincus ils ont fini, à force d’obstination et de ténacité patriotique, par triompher, c’est-à-dire par garder ou reconquérir leur territoire, leur nationalité, leur indépendance.
Désormais il n’en sera plus ainsi : leur établissement national ne sera plus contesté ; il subira, il est vrai, des changements dans sa forme, dans ses institutions, dans ses frontières; mais pendant six siècles les Bretons d’Armorique jouiront d’une existence nationale incontestée et très réellement indépendante.
(1) Le Baud semble ici faire allusion à cette mention de la Chronique de Flodoard : a Anno 939... Britones cum Nordmannis confligentes Victoria potiuntur et quoddam Nordmannorum castellum cepisse feruntur. » (D. Bouquet, Rec. des hist, de Fr., VllI, p. 193.)
s. Clair (I, p. 192, 194-196).
DEÜXIÈMB PÉRIODE