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LE PREMIER DUC DE BRETAGNE

ALAIN BARBETORTE

§ l®'' — Le duché de Bretagne d’Alain Barbetorte et sa capitale.

,OHHE duc de Bretagne, Alain Barbetorte doit dater son règne de l’an 938, alors que tous les Bretons enthousiasmés par ses exploits, surtout par la glorieuse prise de Nantes, vinrent dans cette ville le reconnaître et le saluer pour leur prince et pour leur chef.

Il s’occupa d’abord de retirer cette cité de ses ruines. Il releva, amplifia et renforça, nous l’avons dit, la citadelle élevée par l’évêque Foucher autour de la cathédrale et c’est là qu’il mit sa résidence. En faisant d’une ville sa demeure habituelle, Barbetorte s’écartait des habitudes de ses prédécesseurs qui tous — sauf Gurwant dont la résidence était à Rennes — préféraient l’existence en plein air ou sous l’ombre des forêts à la vie entre les murs d’une cité. Cette préférence urbaine de Barbetorte est encore on indice du changement des mœurs.

Quant au clergé nantais, l’évêque Adalard était mort dans l’exil et de son chapitre on ne vit reparaître que quatre chanoines, dont on a gardé les noms ; Ogier, Hugo, Durand surnommé Pabion, et l’archidiacre Létard. Parmi les Bretons rentrés de l’exil et venus à Nantes pour le saluer, Barbetorte avisant un prélat du nom de Hoctron, Hostron ou Hesdren, évêque de Léon, l’appela au siège de Nantes.

Dans cette infortunée ville les cruels ravages, la longue occupation des Normands, la perte de tous les titres, avaient effacé les limites des propriétés et des domaines antérieures à l’invasion de 919, et aboli entièrement l’état ancien. Pour que cette cité pût se rétablir, il fallait d’abord par une loi nouvelle faire cesser toutes les incertitudes, empêcher toutes les querelles pouvant résulter de cette situation. Alain Barbetorte divisa la ville à peu près également en trois quartiers. Il s’en attribua un, en donna un à l’évêque, et céda le dernier tiers aux seigneurs et chevaliers qui étaient venus à son appel s’y établir avec lui (1). Ainsi investis, les maîtres de ces trois quartiers s’ingénièrent à tirer chacun de son lot

(1) Chronic. Namnet., édit. Merlet, p. 95.

l’évêque de NANTES HESDREN ET SA POMME.

le meilleur parti possible en bâtissant des maisons et y appelant des tenanciers ou s’y installant eux-mêmes, de façon que la ville fut bientôt reconstruite, peuplée, prospère.

Du tonlieu, c’est-à-dire des droits payés par les marchandises entrant au port ou vendues dans la cité — ce qui était le grand revenu de Nantes — Alain fit également trois parts attribuées, tiers par tiers, aux seigneurs, à l’évéque et au comte de Nantes. Cet arrangement, parait-il, mécontenta l’évêque et le chapitre qui réclamaient la moitié de ce droit en vertu du diplôme d’Erispoê de 855 ; mais ils se gardaient bien de dire de quelle ingratitude Âctard avait payé ce bienfait (ci-dessus p. 79-80 et 104). Les chanoines, selon la Chronique de Nantes, auraient même prétendu que la ville entière appartenait jadis à l’évêque (1) : ce dont il n’y a nulle trace. Puis, à ce moment la situation était toute différente : avant tout il fallait le plus tôt possible assurer à la cité des habitants et des défenseurs. Alain constitua d’ailleurs à l’évêque autour de Nantes un fort beau domaine, comme on peut s’en convaincre par l’étendue de ce qu’on appelait au moyen-âge le régaire, c’est-à-dire la seigneurie temporelle dépendant de l’évêché (2).

Néanmoins, l’évêque Hesdren semble s’être fort peu inquiété de relever la cathédrale de Nantes. Pour abriter les cérémonies du culte on se contenta de bâtiments provisoires, sans doute en bois, l’évêque se plaignant de manquer de ressources pour faire mieux. A ce sujet une anecdote plus ou moins exacte, assez curieuse et d’intention satirique, circula sur cet évêque, la Chronique de Nantes nous l’a transmise. Parmi les ruines de la cathédrale ou de ses dépendances, s’élevaient les murs ébréchés d’une tour au sommet de laquelle brillait une pomme, une grosse boule d’un métal jaune, éclatant, que l’évêque croyait être de l’or; s’il avait cet or, disait-il, il rebâtirait la cathédrale (3). Mais si c’était de l’or, il était bien invraisemblable que les Normands, pillards sans pareils, fussent restés là vingt ans sans y toucher. L’évêque toutefois s’acharnait à son idée, seulement cette pomme était d’une cueillette très difScile. La partie supérieure de la tour portait sur des voûtes ruineuses ; si l’on tentait de les escalader, l’édifice entier tomberait en écrasant les chercheurs de pomme : nul ne voulait s’y risquer. L’évêque alors prit le parti de faire abattre par le pied la tour elle-même qui s’effondra tout entière à grand fracas. Dans ce monceau de ruines, a entre tant de murailles dérompues » (dit Le Baud, traducteur de la Chronique) on chercha la pomme, on finit par la trouver. O déception! c’était du laiton doré. Risée générale, tout le monde se moqua de l’évêque. Barbetorte le voyant si paresseux ou si maladroit dans la restauration de son église, ne le goûtait guère ; il profita de cette circonstance pour s’en débarrasser et lui substitua sur le siège de Nantes un évêque du nom de Walter (Gautier), fils d’un personnage considérable appelé luthouen ou Uicohen (Wicohen), dont nous parlerons plus bas. Ce changement d’évêque n’eut lieu que dans la seconde partie du règne

(1) Sur les prétentions et les griefs des chanoines, voir Chron. Namnet., édit. Merlet, p. 94-96.

(2) Nous aurons occasion d’en parler plus tard ; disons seulement ici que le régaire s’étendait au N. le long de l’Erdre jusqu’à la limite de Sucé, c’est-à-dire environ à trois lieues de Nantes, et à l’O. jusqu’à celle de Cordemais, environ cinq lieues.

(3) c Hoctron l’evesque promettoit à touz que s’il pouvoit avoir celle pomme, qu’il restitueroit tout ce qui estoit destruit en icelle église » {Chron. Namn., édit. Merlet, p. 103-104).

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