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LES COMTES ET LES VICOMTES

la même étendue que Tévêché de même nom, en défalquant toutefois le comté de Poher, dont nous avons tracé les limites ci-dessus (p. 347-348).

Il est moins facile de fixer à cette époque celles du comté de Rennes, qui avait alors pour titulaire Juhel Bérenger (1), le héros de la bataille de Trans, de la Saint-Michel 931 (ci-dessus p. 377 et 397), et qui devait être un petit-fils de Gurwant. Le comté de Rennes embrassait alors, outre l’évèché de ce nom, celui d’Aleth et tout le Poutrocoét, dont la partie occidentale était toujours très silvestre. On trouve même Juhel Bérenger exerçant son autorité en Carantoir (2), paroisse de révêché de Vannes, mais comprise dans le Poutrocoét : en ces régions forestières, les limites devaient encore être fort incertaines.

Entre la limite Ouest du diocèse d’Aleth et du comté de Rennes et la limite Est du comté et de l’évêché de Léon s’étendaient les deux diocèses de Saint-Brieuc et de Tréguer répondant aux deux grands pays ou pagi signalés dès le VI® siècle sous les noms de Goëlo et de Pentevr, et qui devaient, aux IX* et X® siècles, former deux comtés. On trouve au temps de Barbetorte un comte Nuvenoë ou Numinoê (3), et en 958 un autre comte appelé Hoiel-Lagun dont le nom quelque peu étrange dénote toutefois une origine bretonne (4); les actes qui leur donnent le titre de comte n’indiquent point les noms de leurs comtés : on peut voir en eux les titulaires de Pentevr et de Goêlo.

Passé 950, on ne trouve plus nulle part de machtierns; pour donner à leur style une physionomie archaïque, quelques chroniqueurs emploient çà et là le méchant calque mathibernus , qui est une pure invention. En revanche un titre nouveau qui commence à se montrer assez souvent, c’est celui de c vicomte, üicecomes, ^ Le Cartulaire de Landevenec nous offre, entre autres, Dilès vicecomes et Jestin ou Gestin vicecomes (5). Au XP siècle nous en verrons beaucoup d’autres, et c’est alors qu’il conviendra de s’expliquer à fond sur ce chapitre. Disons seulement dès maintenant que ce titre indique en celui qui le porte un lieutenant, un officier du comte, auquel celui-ci a délégué dans une partie de son comté des fonctions spéciales de police et de justice consistant à maintenir la sécurité des biens et des personnes et à poursuivre les malfaiteurs : titre et fonctions attachés en Bretagne à un fief héréditaire. Le vicomte Dilès appartient à la Cornouaille ; son fief s’étendait vers le bas cours de l’Odet sur les deux rives de ce fleuve, dans les paroisses de Pumerit et Plonéour Cap-Caval, de Fouesnant et de Beuzez-Conq, etc. (6). Le vicomte Gestin devait dépendre du comté de Nantes et fonctionner, ce semble, dans l’Outre-Loire.

Quoi qu’il en soit, entre le duc Alain Barbetorte et les comtes de Bretagne,

(1) Certains auteurs modernes, même quelques documents du moyen-âge, confondant à tort les deux noms Judhaël et Judicaêl, nomment ce comte Judicaël Bérenger; son véritable nom est Judhaël, par contraction Juhaël et Juhel Bérenger, Ce dernier nom (Bérenger) est celui de son père ; on rappliqua aussi à son fils Conan et à son petit-fils Geofroi.

(2) Voir Cartiil. de Landevenec, édit. A. de la Borderie, n® 40, p. 164 : donation à Landevenec d’une terre en Carentoir, « Judhaël comité affirmante, »

(3) Id,, ibid., n<» 25 et 40, p. 157 ligne 28 et p. 164 1. 24.

(4) Charte de Saint-Florent de Saumur, de l’an 958, mentionnant nne assemblée de seigneurs angevins et bretons à Verron (près la Flèche), où l’on trouve, à la souscription, ces deux noms : « Signnm Nemenoci comitis. S. Hoiellaguni comitis 9 (D. Morice. Preuves, I, 346-347).

(6) Cartul. de Landev., ibid. p. 157, 164, 167, et D. Morice, Ibid, 347.

(6) Id,, ibid., no 43, p. 167.

EXPÉDITION DES NORMANDS d’hAROLD CONTRE DOL (944).

l’amitié et la bonne intelligence furent la règle habituelle des relations. Une seule fois ce bon accord se rompit, entre Barbetorte et le comte de Rennes Juhel Bérenger. On ignore absolument la cause du conflit, mais on en connaît les conséquences qui furent déplorables.

Vers 941 ou 942, un roi de mer appelé Aigrold ou Harold, contraint de quitter le Danemark par suite on ne sait trop de quelles infortunes, était venu avec une flotte nombreuse jusque dans la Manche, et là il avait sollicité de ses compatriotes les Normands de la Seine la permission de s’établir quelque part sur leurs domaines. Guillaume Longue-Epée l’installa avec sa bande dans le Cotentin (1). Ces nouveaux venus se trouvèrent ainsi voisins des Bretons. Entre ceux-ci et ces païens il ne put manquer de se produire des conflits et des rixes. Mais voyant les Bretons bien unis entre eux, animés par leurs récentes victoires, prêts à se bien défendre, Aigrold préféra régler les choses à l’amiable ; il fit avec les Bretons un traité pour empêcher les querelles entre les deux peuples ou, si elles venaient à naître, les apaiser promptement.

Tout alla assez bien pendant deux ans. Mais en 944, entre Alain Barbetorte et le comte de Rennes Juhel Bérenger tout à coup la guerre éclate. Harold païen fanatique voit l’avantage que lui donne cette division lamentable sur ses voisins chrétiens, c’est-à-dire sur les Bretons du comté de Rennes, qui, occupés à repousser l’attaque des Nantais , n’auront à lui opposer que des forces insuffisantes. Aussitôt, au mépris des traités passés avec eux, il vient suivi de toute sa horde débarquer à l’improviste au rivage le plus voisin de Dol, et il entre par surprise dans cette ville. Les habitants se réfugient en masse dans la cathédrale en telle précipitation et en tel nombre que l’archevêque est étouffé dans la foule.

Cependant les guerriers bretons présents sur les lieux, se forment en bataillon, se jettent sur les Normands et les chassent de la ville. Le lendemain, dans un nouveau combat, ils les mettent en déroute et les forcent à se réfugier sur leurs navires. Le troisième jour, pour se débarrasser d’eux et compléter leur victoire, les Bretons vont attaquer la flotte des Normands, leur tuent encore beaucoup de monde, mais ne peuvent forcer les retranchements dont s’étaient couverts les pirates, et quand ils se sont usés dans cette lutte infructueuse, les païens se jettent sur eux, les taillent en pièces (2), envahissant de nouveau la ville dont

(1) « Interea, Aigroldus rex Danorum, de regno pulsus, cum lx navibus armato milite plenis, Normanniam supplex adiit. Quem potens et liberalis dux Willelmus cum honore congruo recipiens, Constantiensem comitatum ei ad prtesidiam conce;isit » (Willelmi Gemet. Hist. Normannor. lib. III, cap. 9, dans D. Bouquet, VIII, p. 261). Cf. Depping, Expéditions maritimes des Normands édit. 1844, p. 436-437, « Note de Suhm. » Cette note ne place Tarrivée d’Aigrold en Normandie qu’en 944, mais puisque ce chef y fiit reçu par le duc Guillaunae Longue-Epée mort en 943, cette arrivée est forcément antérieure, c’est-à-dire tout au moins de 942.

(2) « An. 944... Subsecuta mox Britonum pernicies, qui discordia inter se principum Berengarii et Alani dioisi, à Nordmannis, cum quibus pactum inierant, pervasi et magna sunt cœde attriti » (Flodoardi Chron, dans D. Bouquet, Vlll, p. 198). Puis Flodoard mentionne les trois journées de combats et termine ainsi : c Tertia congressione inita, magna ex utraque parte cecidit multitudo ; Victoria potiti Nordmanni Britones usque ad internecionem cœdunt... ipsique Nordmanni, qui nuper a transmarinis advenerant regionibus, eorum terram invadunt s {Jd., ibid.). — Le membre de phrase imprimé ici en italique montre clairement que les auteurs de cette agression n’étaient pas les Normands du duché de Normandie depuis longtemps établis en France, mais des bandes venues récemment des régions Scandinaves, et qui ne pouvaient être que celles d’Aigrold. — Richer (Histor., Il, 41) rapporte ces fiiits à peu près comme Flodoard, mais il en met le théâtre à Nantes au lieu de Dol, ce qui est une erreur évidente.

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