RÉCONCILIATION DE BARBETORTE ET DE JUHEL BÉRENGER
tous les habitants prennent la fuite, et la saccagent complètement ainsi que ses alentours.
Là se borna leur victoire, et ce triomphe n’eut pas de lendemain. En face du cruel désastre causé par leurs criminelles divisions, tous les Bretons, chefs et peuple, épouvantés, s’arrêtent soudain dans cette voie qui les menait droit à l’abime, l’union se reforme d’elle-même immédiatement. Quand les Normands le savent et apprennent que Barbetorte va venir les attaquer tout à l’heure, ils se rembarquent en hâte, — et depuis lors on ne les revit plus.
Cette réconciliation si heureuse des chefs de la Bretagne, cette union bénie des Bretons nous est attestée par une charte mémorable du duc Alain, où il rappelle les grands services rendus à la cause bretonne par Jean abbé de Landevenec (1) et constate dans un diplôme authentique le généreux et éclatant témoignage de sa reconnaissance envers cet abbé. Ce témoignage, c’est la fondation, au profit de Landevenec et de l’abbé Jean, du monastère de saint Gwennolé au bourg de Batz, gratifié par Barbetorte d’une dotation splendide : non seulement la paroisse de Batz et du Croisic avec toutes ses salines, mais le monastère de Saint-Médard, les églises de Sainte-Croix et de Saint-Cyr de Nantes, la paroisse de Sucé, et beaucoup de grands droits et de belles redevances de diverse sorte (2). — Cet acte doit être de l’an 945 et certainement postérieur à 944, car on y trouve, parmi les témoins l’archevêque de Dol luthoen ou Uicohen(Wicohen), successeur du malheureux prélat étouffé par la foule dans sa cathédrale lors de l’invasion d’Âigrold. Auprès de lui, dans ce diplôme très solennel, figurent trois autres évêques, Hesdren de Nantes, Blenlivet de Vannes, Salvator d’Aleth rentré en Bretagne après ses longues pérégrinations sur la terre d’exil. Après les évêques, nombre de seigneurs de la plus haute distinction, entre autres, Hoêl et Werec ou Guérec, fils d’Alain Barbetorte, le comte Numinoê, le vicomte Dilès, le vicomte Gestin, Amalgod et Wethenoc, les deux vaillants vassaux de Landevenec, etc. Mais le personnage le plus important de cette fête nationale bretonne, vivant mémorial de la récente délivrance de la patrie, — c’est le comte de Rennes Juhel Bérenger, qui parait là auprès de Barbetorte la main dans la main, et dont le nom figure dans cet acte à côté de celui du duc, avant ceux de l’archevêque, des
(1) On a VU plus haut (p. 386) les principaux services rendus par cet abbé à la cause bretonne. Je crois devoir compléter ici le texte cité à la note 1 de cette page, le voici en entier : c Et iste Johannes satisfoctione deservivit inter barbaros, plurimaque inter généra Saxonum atque Normannorum, et necessariam multis vicibus assiduis pacem trans mare atque infra mare ad gaudium nostrum nuntiauit » (Cartul. de Landev., édit. A. de la B., n'’ 25, p. 1^). Le nom des Saxont ici inscrit, et près desquels l’abbé Jean intervint au delà de la mer (trans mare) dans l’intérêt de Barbetorte, montre que cet abbé dut être le négociateur dont Alain se servit pour obtenir des Anglo-Saxon», c’est-à-dire du roi Atbelstan, les secours dont il put avoir besoin dans sa lutte contre les Normands. Quant au mot pacem {pacem necessariam), il indique les bonnes nouvelles que Jean, au cours de cette lutte, rapportait à Barbetorte des missions où celui-ci l’employait en France et en Angleterre pour faire revenir de ces deux pays tous les Bretons émigrés et les réunir autour d’Alain afin de combattre sous ses ordres pour la délivrance de la Bretagne.
(2) On s’est demandé où était l’église ou monastère de Saint-Médard ici mentionné. On n’a que l’embarras du choix, car le nom des trois paroisses de Saint-Mars de Contais, Saint-Mars du Désert, Saint-Mars la JaiUe, toutes trois au diocèse de Nantes, n’est qu’une contraction de Saint-Médard, Saint-Mord, Saint-Mars. — Au reste, sauf la paroisse de Batz et du Croisic avec ses belles et nombreuses salines, toutes les autres églises ici nommées et la plupart des droits inscrits dans cette charte furent enlevés à Landevenec dès la fin du X* siècle, quand l’autorité du comte d’Aqjou disposa de toutes choses dans le comté de Nantes (voir le chapitre suivant).