‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 329 sur 392 · VICISSITUDES DE LA MAISON DE RENNES. — PRÉTENTIONS RIVALES · texte numérisé non relu

VICISSITUDES DE LA MAISON DE RENNES. — PRÉTENTIONS RIVALES

Pour l’illustration, la fière origine, les services rendus à la Bretagne, la maison de Rennes ne le cédait en rien à celle de Nàntes. Elle descendait directement de Nominoë par une fille d'Erispoê mariée au fameux Gurwant à qui elle avait donné deux fils : Judicaêl, tombé en 888 au milieu d’un grande victoire contre les Normands, et Bérenger qui deux ans plus tard les mit en pleine déroute sur le Coësnon (ci-dessus p. 331 et 334). De Juhel Bérenger, digne fils de ce dernier, nous avons dit les exploits héroïques en 931 et 939. Quand Hoël, fils de Judith, devint comte de Nantes (vers 960), Juhel Bérenger vivait encore; mais affaibli par l’àge et par les rudes fatigues d’une vie si ballotée, il n’avait plus la fierté des anciens jours, et ce n’est pas lui qui aurait jamais entamé la lutte contre la maison de Nantes. Bien plus, à ce moment même il laissait un prêtre lui faire la loi : et cet important personnage Wicohen, archevêque de Dol, à qui Thibaud le Tricheur avait donné en fief une partie de la Domnonée, profitant habilement de la suprématie ecclésiastique de son siège pour élever sa puissance temporelle, avait réussi à s’ériger en suzerain de tout le Nord de la Bretagne dont il avait fait en quelque sorte une dépendance de sa métropole doloise. Quoique Rennes ne reconnût pas cette métropole, Wicohen avait trouvé moyen de ranger sous sa mouvance le comte Juhel Bérenger, au point de l’obliger à vivre près de lui dans son palais archiépiscopal, avec sa femme et un petit nombre de serviteurs, et à manger à sa table comme un vassal qui suit la cour de son suzerain. Et de fait, encouragé par la faiblesse du vieux Juhel, Wicohen avait fini par s’arroger une véritable suzeraineté parfaitement illégitime sur le comté de Rennes.

Tel était l’état des choses vers 960. En ce temps le fils de Juhel Bérenger appelé Conan arrivait à l’âge d’homme. A l’extérieur il ne payait pas de mine, une jambe boiteuse l’avait fait surnommer Conan le Tort; mais à une grande bravoure — habituelle aux hommes et surtout aux princes de ce temps — il joignait un esprit fécond en ressources, une force de volonté, une ténacité, une obstination, qui en faisaient certainement l’un des Bretons les plus entêtés de son siècle. Dès qu’il fut majeur et put se rendre compte des choses, il fut indigné de l’abaissement auquel l’archevêque avait réduit sa maison, la plus illustre de Bretagne puisqu’elle descendait de Nominoë et ne pouvait avoir de rivale que celle de Nantes. Conan ayant ramassé une troupe de partisans entra un beau jour dans le palais archiépiscopal de Wicohen et, tirant de là son père et sa mère pour les soustraire à l’humiliaute tutelle du prélat, il les installa à Rennes dans une pleine indépendance.

Puis il somma l’archevêque de renoncer à toutes ses usurpations sur le comté de Rennes dont il était arrivé à faire son fief; sur le refus du prélat il lui fit la guerre, et le battit si bien qu’en fin de compte Wicohen, contraint de se renfermer dans les droits et les attributions de sa charge épiscopale (1), dut renoncer à cette grande principauté temporelle édifiée par lui englobant tout le Nord de la Bre-

(1) 8 De semine illius comitis Redoiiensis qui superius dictos barbaros (i. e. Nortmannos) apud Trant debellavit [p. 397 ci-dessus] quidam nobilis ac strenuus juvenis ortus est, nomine Gonanus, cujus pater Judicaêlus Bereugarius dicebatur. Cornes quidem scd imperiosus, iste Conanus primo patrem smim et matrem snam cum exiguola familia eorum a mensa et tuiela Uicoheni, Dolensis archiepiscopi, retraxit. Deinde patrimonia eorum et sua sibi viriliter uendicans, eumdem archiepiscopum ad sedem propriam remisit » (Vet. colt. ms. de reb. Brit., p. 76, cf. D. Morice, Preuves, I, 33).

Page 1