CONAN LE TORT, COMTE DE RENNES, ET HOEL DE NANTES
Barbetorte. Hoël, revendiquant le droit de son père (Alain Barbetorte), demandait que Conan le reconnût pour seigneur suzerain de cette terre et non le comte de Blois. Mais Conan comte de Rennes, résistant à cette demande, ne voulut jamais reconnaître la suzeraineté d’Hoél (1). i
Bien que la Chronique de Nantes soit manifestement favorable à Hoël, d’après cet exposé c’est lui qui a tort. Thibaud comte de Chartres et de Blois, ayant été chargé par Alain Barbetorte de la garde du jeune Drogon et n’ayant de droits en Bretagne qu’en vertu de cette garde, les avait tous perdus le jour de la mort de Drogon, et il en était de même du comte d’Anjou Foulque le Bon, à qui Thibaud avait délégué une partie de sa charge. Mais Hoël et Guérec étant bâtards, leur naissance illégitime ne leur donnait à la succession de leur père aucun droit. Les Nantais, privés de tout seigneur légitime par la mort de Drogon, pouvaient élire pour leur comte qui ils voudraient ; leur choix s’était porté d’abord sur Foulque le Bon, sa couardise les en ayant dégoûtés iis l’avaient reporté sur Hoël. Celui-ci, par l’élection non par la naissance, était devenu régulièrement comte de Nantes. Mais le choix des Nantais ne pouvait pas le faire duc de Bretagne, c’est-à-dire suzerain de tous les Bretons ; pour cela il lui eût fallu le choix de tous les Bretons comme l’avait eu Barbetorte, et Hoël ne l’eut jamais. Sa prétention d’imposer sa suzeraineté au comte de Rennes était donc parfaitement illégitime, et celui-ci en la repoussant restait dans son droit. — Mais alors qui serait duc des Bretons? Celui que les Bretons choisiraient. A défaut d’une élection régulière, la force en déciderait. Tel est en effet l’enjeu de la lutte qui s’engage maintenant (vers 970) entre la maison de Rennes et les représentants de la maison de Nantes, et qui doit durer vingt ans.
§2. — Lutte de Conan le Tort, comte de Rennes, contre Hoël et Guérec, comtes de Nantes {970-9901,
Cette lutte du vivant d’Hoél (970-981) semble avoir été menée assez mollement. On ne signale aucune bataille. La Chronique de Nantes résume tout en trois mots: CL Hoël, dit-elle, ravagea tout le pays de Rennes et brûla des maisons jusque sous D les murs de cette ville (2). » Sans doute Conan à son tour ravagea le pays de Nantes, si nous avions une Chronique rennaise elle nous le dirait. Sans doute il y eut de part et d’autre pas mal d’escarmouches, de pillages et de razzias sur les populations sans défense, mais pas de bataille, aucune action militaire sérieuse, du moins n’en est-il resté nul souvenir. En 980-981, à Nantes la situation se modiBa.
L’évêque Walter ou Gautier, fils de Wicohen, mourut. Le peuple et le clergé choisirent pour lui succéder le frère du comte Hoël, le prince Guérec, élevé,
(1) « Hoël requirebat patris sui jas et ut Conanosy de jure illo, se dominum et principem recognosceret et non dictum Theobaldum. Sed ille Conanus Redonensis cornes, illi resistens, nnnquam dominatum ejus recipere voluit » {Chronic, Namnet., édit. Merlet, p. 113-114).
(2) « Hoël deprœdavit totum Redonicum territorium, et domos usque ad murum civitatis concremavit » (Id. Ibid. p. 114).
CONAN LE TORT ET GUÉREC, SUCCESSEUR d’hOEL.
nous l’avons vu, dans l’abbaye de Saint-Benoît sur Loire près d’Orléans, versé dans les sciences divines et humaines, d’une vie et d’un caractère très recommandables. Tout aussitôt il partit pour Tours — car Nantes ne suivit jamais, on le sait, la métropole de Dol — demander au métropolitain la confirmation de son élection et la consécration épiscopale. Le même jour le comte Hoêl alla dans une des forêts voisines de Nantes chasser le cerf, peut-être pour fournir de gibier le plantureux festin qui devait bientôt solenniser l’installation de Guérec dans la dignité épiscopale. Cette chasse se termina par la mort du comte, victime de quelque accident ou de la maladresse d’un des chasseurs (981). Dans sa mort on se plut à voir la main de Conan le Tort, qui aurait, disait-on, envoyé l’un de ses chevaliers appelé Galuron se présenter à Hoël comme chassé de la cour du comte de Rennes, et cette disgrâce ayant gagné au transfuge la confiance d’Hoél, Galuron s’en serait prévalu pour tuer le comte pendant cette chasse, en trahison. La Chronique de Nantes, toujours très anti-rennaise, n’a pas manqué de ramasser cette légende douteuse, mais elle l’infirme elle-même par cette circonstance, qu’après la mort d’Hoêl on ne put retrouver nulle part Galuron (1), dont le personnage semble bien en effet avoir été inventé de toutes pièces pour les besoins de la cause.
Pour toute postérité Hoël laissait deux bâtards fort jeunes, inaptes par leur âge et leur naissance à recueillir sa succession. Les Nantais dépêchèrent en toute hâte à Guérec, pour l’instruire de l’événement, un courrier qui le rencontra à Varade où il avait passé la nuit. Il revint aussitôt ; comme il n’était encore ni évêque ni prêtre, les Nantais en firent leur comte et il accepta. Cet homme d’église se trouva être un vaillant guerrier; voyant déjà répandue dans Nantes l’accusation qui attribuait à Conan la mort d’Hoêl, il regarda comme son devoir de venger son frère et reprit avec plus d’acharnement la guerre contre le comte de Rennes, dont le territoire fut de nouveau pillé, brûlé jusqu’aux murs de sa ville capitale. Mais Conan ne laissa pas cette invasion impunie ; sortant de Rennes avec une forte armée, il repoussa énergiquement les Nantais, envahit leur territoire et vint leur présenter la bataille dans les grandes landes de la paroisse de Conquereuil (2), dite alors Concarrus ou Concruz.
Guérec accepta le cartel et les deux armées se rangèrent l’une en face de l’autre (en 981). Ces deux armées avaient chacune dans leurs rangs, outre les Bretons, des étrangers : dans celle de Conan un petit corps de Normands fourni par le duc Richard !«>■, avec qui Conan le Tort entretint toujours de bonnes relations, qui finirent même par amener le mariage de son fils aîné Geofroi avec une fille de ce Richard. Du côté de Guérec il y avait pour auxiliaires des Angevins, sans doute en nombre supérieur à celui des Nantais, car une des meilleures chroniques de ce temps ne nomme même pas ces derniers et ne donne en cette rencontre à Conan d’autres adversaires que les Angevins : « En 981 , dit-elle, Conan le Tort » combattit avec succès à Concruz contre les Angevins (3). » Dans cette lutte,
(1) Voir Chronic. Namnet. cap. 40, édit. Merlet, p. 114-117.
(2) Conquereuil, auj. com«* du c‘«“ de Guémené-Penfao, arrond. de Saint-Nazaire, Loire-Inférieure. — Conquéreus dans la Chronique de Nantes. — Voir sur tous ces événements cette Chronique, édit. Merlet, p. 118-119.
(3) « Anno dgggglxxxi. Conanus Curvus contra Andegaoenses in Concurrum optime pugnavit » {Chronic. Montis S. Michaël, dans Labbe, Nova Bïbliolheca manuscript. I, 350).