‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 337 sur 392 · EXPÉDITION MALHEUREUSE DES BRETONS CONTRE ANGERS · texte numérisé non relu

EXPÉDITION MALHEUREUSE DES BRETONS CONTRE ANGERS

c’est de là, il le sentait bien, que viendrait pour lui le danger, et déjà Ton en voyait des symptômes précurseurs. Si Foulque Nerra n’attaquait pas encore Conan dans le comté de Nantes, il entamait du côté de Blois (en 991) une guerre acharnée contre son allié et protecteur, Eude F** comte de Blois et de Chartres fils de Thibaud le Tricheur, et parmi ses griefs il mettait au premier rang l’usurpation, commise à son détriment, de la partie de la Bretagne jadis possédée par son père et son aïeul (1). Or cette usurpation, qui en était l’auteur? Non Eude en personne, mais son allié Conan le Tort. Celui-ci avait donc bien raison de prévoir une attaque de Foulque.

Conan, d’une audace extraordinaire, au lieu de se laisser prévenir voulut prendre l’offensive, et porter à son adversaire un coup capable de briser sa force et de l’obliger à rester tranquille. Ici nous n’avons d’autre guide que les Gestes des comtes d* Anjou écrits au XIF siècle , très hostiles aux Bretons et qui , plus de cent ans après l’événement , ont ramassé dans la légende populaire des faits dont le fond semble vrai mais dont le détail est des plus suspects. Voici ce récit.

Conan, en 991 probablement, était sur le point d’aller à Orléans pour prêter serment de .fidélité au roi Hugue Capet et à son fils Robert associé à la royauté de son père. Il apprend que Nerra est absent d’Angers pour un assez long temps. Aussitôt il imagine d’organiser une expédition qui pendant l’absence de Foulque ira, sous la conduite des quatre fils de Conan, ravager à fond l’Anjou jusqu’aux portes d’Angers et, si possible, cette ville même. Les choses ainsi réglées, Conan se rend à Orléans où il attend pendant quelques jours l’arrivée du roi. Foulque y vient de son côté pour faire sa cour au prince. Il apprend là les projets de Conan de la bouche de quelque traître sans doute , car l’historiette narrée à ce sujet par les Gestes des comtes d'Anjou est trop grotesque pour qu’on s’y arrête (2). Aussitôt Foulque sort d’Orléans sous prétexte d’aller visiter sa place de Château-Landon ; en réalité il court au galop jusqu’à Angers, rassemble à la hâte un corps de troupes et va se poster en embuscade hors de la ville sur la route par laquelle doivent arriver les Bretons. Le lendemain en effet ils viennent menant grand bruit, pillant le pays à leur aise en toute confiance, et se croyant bien sûrs, vu l’absence du comte, de ne point trouver de résistance sérieuse. Tout à coup de sa cachette devant eux jaillit Foulque avec ses troupes. Le diable en personne ne leur eût pas fait si grand peur ; tous les Bretons prennent la fuite. Mais la cavalerie angevine les poursuit, les taille en pièces, et fait beaucoup de prisonniers. D’après les Gesta ou Gestes des comtes d'Anjou, deux des fils de Conan furent tués, deux autres pris, dont l’un était son ainé appelé Alain.

(1) « Fulco ezercitom in Odonem parabat, quœsiturus ab eo Britanniæ pariem quam non multo ante ei abstulerat. » Et après avoir rapporté les hostilités réciproques des deux adversaires, Richer ajoute : « Atqne hæc fere per biennium » (Histor, lib. IV cap. 79). Ces deux ans vont de 990 à 992.

(2) Selon les Gestes, Foulque pris d’un besoin pressant serait entré dans une maison d’Orléans pour le satisfaire fut venirem purgaretj. Un instant après Conan arrive dans la même maison , s’installe avec quelques-uns des siens dans une chambre qui n’était séparée du cabinet de Foulque que par une légère cloison. Conan, bavard comme une pie, raconte à ses fomiliers que dans quatre Jours ses fils seront à foire le ravage aux portes d’Angers. Foulque en se soulageant entend tout et sitôt ses chausses relevées, part pour Angers. Conte burlesque imaginé par les traîtres pour couvrir leur trahison.

CAUSES ET EFFETS DE l’iNCURSION DES BRETONS EN ANJOU.

Foulque revient le lendemain à Orléans et va au palais du roi conter le désastre des Bretons; on prétend même qu’il amena avec lui, comme pièce à conviction, le cheval du prince Alain bien connu de son père Conan, pour que celui-ci ne pût douter du fait. Conan, malgré sa douleur fait entendre des propos menaçants, des projets de revanche. Foulque y répond du même ton. Les deux comtes sont près d’en venir aux mains. Mais les évêques s’interposent et aussi le roi Robert et encore le duc Richard de Normandie ami et allié de Conan. Grâce à tous ces médiateurs, Alain et son frère sont mis à rançon et rendus à leur père; Conan et Foulque se réconcilient, du moins en apparence, et le Breton retourne chez lui, persuadé d’avoir bientôt l’Angevin sur les bras (1).

Le fait d’une agression des Bretons de Conan le Tort contre l’Anjou, terminée par un désastre, ne semble pas contestable; mais l’auteur des Gesia s’est plu à orner ce récit de tous les traits les plus propres à humilier et ridiculiser les Bretons. Outre les circonstances invraisemblables, en voici une absolument fausse : c’est ce fils ainé Alain dont on gratifie Conan; jamais celui-ci n’a eu fils de ce nom; quant à son aîné, c’était Geofroi qui figure déjà près de lui comme son héritier dans la charte du 28 juillet 990 (ci-dessus p. 429). D’après cela il faut évidemment beaucoup se méfier des détails romanesques de ce récit.

L’auteur des Gestes des comtes d'Anjou attribue l’entreprise de Conan contre Angers, et même la guerre dont on va parler qui en fut la suite, au désir du comte de Rennes d’étendre la frontière de la Bretagne, comme aux temps anciens, jusqu’à la rivière de Maine (2). Conan, dont l’ambition visait très haut, était bien homme à rêver l’extension de la Bretagne jusqu’aux limites du royaume de Salomon. Toutefois sa querelle avec Foulque Nerra avait un motif plus proche et un objet plus précis : l’ambition persistante des comtes d’Anjou de reprendre sur le comté de Nantes les droits et la suzeraineté possédés par leur auteur Foulque le Bon comme garde de Drogon. Contre cette ambition, qui introduisait au cœur de la Bretagne une influence étrangère, Conan très Breton regimbait énergiquement, d’autant plus que lui duc des Bretons, accepté par eux comme tel, il avait la prétention légitime d’être le seul suzerain du comté de Nantes.

Foulque Nerra jusqu’alors s’était peu occupé des affaires de Nantes; il eût beaucoup préféré agir pour son propre compte plutôt que pour les deux bâtards d’Hoël. Mais les Nantais ne lui faisant aucune ouverture et le besoin de s’opposer à Conan, de se venger de son entreprise sur Angers, le pressant très fort, il se décida à prendre le seul moyen, le seul prétexte d’intervention à sa portée. Au printemps de l’an 992, un certain vicomte Haimon (3), frère utérin des feus comtes de Nantes Hoël et Guérec, par conséquent oncle des bâtards d’Hoël, vint trouver Foulque, lui remontrant que Conan avait usurpé sur lui et sur les fils d’Hoël le pays Nantais, le priant d’intervenir pour chasser Conan, pour

(1) Voir sur toute cette histoire les Gesta consulum Andegavensium , édit. Marchegay et Salmon dans les Chroniques des comtes d’Anjou (1856) p. 91 à 93 et dans le Rec. des histor. de Fr., X, p. 255.

(2) cc Meduana est fluvius inter occidentales amnes non ultimus, qui placidis undis Andegavim prælabitur, quem pons saxeus , hibernas passurus aquas , amplectitur. Usque ad hune Conanus et Glii consulatum habere volebant » (Gesta consul. Andegav., ibid., p. 92 et p. 255).

(3) Ce personnage est assez énigmatique, on ne sait de quel pays il était vicomte. Voir Chron. Namnet., édit. Merlet, p. 128, 129.

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