LANTBERT ALLIÉ AUX BRETONS
nécessaires pour la soutenir en le nommant duc d’Aquitaine, c’est-à-dire commandant en chef des troupes de cette région (1).
Rainald accourt et avec une grosse armée de Poitevins et de Nantais (2) se dirige de suite sur la Vilaine au point où il y avait lieu de croire que les Bretons tenteraient le passage, c’est-à-dire à Messac. Erispoê y était déjà arrivé avec le principal corps de l’armée bretonne; il devait être renforcé par un second corps que Lantbert était allé chercher et rassembler dans le pays d’Aleth. La prudence commandait à Erispoê d’attendre sur la rive droite de la Vilaine l’arrivée de Lantbert, avant de pénétrer dans le comté de Nantes. Pressé de combattre, Erispoê n’attend rien et se hâte de faire passer ses troupes de la rive droite à la rive gauche de la Vilaine. La moitié seulement avait traversé le fleuve, quand survient l’armée de Rainald beaucoup plus nombreuse, qui met cette avant-garde en pièces, et, s’imaginant avoir détruit toute l’armée bretonne, reprend de suite, sans pousser plus loin, le chemin de Nantes.
Pourtant, sur la nouvelle de ce désastre Lantbert arrive à marches forcées, recueille la moitié du corps d’Erispoê restée sur la droite du fleuve et s’élance à la poursuite de Rainald. Celui-ci, en pleine sécurité, avait fait balte à Blain et permis à ses troupes de s’y reposer à l’aise. C’était le 24 ou le 25 mai 843, le soleil brûlait ; les Franks débarrassés de leurs armures s’allongèrent avec délice pour prendre le frais sur les bords verdoyants de la rivière d’Isar. Lantbert les surprit couchés dans l’herbe et en fit un beau massacre, dans lequel succomba le comte Rainald (3). Lantbert aussitôt s’empare du comté de Nantes et de la ville elle-même, mais par suite d’intrigues et de machinations vaguement indiquées, il semble que, tout en restant maître du comté, c’est-à-dire du territoire nantais, il ne se maintint pas longtemps dans la ville (4). Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’y trouvait pas le 24 juin 843, quand Nantes surprise par une grosse flotte de pirates normands se vit livrée à mille horreurs, en suite desquelles la ville resta comme déserte pendant trois mois, les habitants n’y étant rentrés que vers l’époque où la cathédrale nantaise, souillée par ces massacres, fut solennellement réconciliée le 30 septembre suivant (5).
Après la retraite des Normands, Lantbert se rétablit dans la ville de Nantes et de là étendit ses conquêtes au Sud de la Loire , dans le pays qui borde la gauche de ce fleuve et qui n’était encore ni du comté ni de l’évêcbé de Nantes, mais du Poitou. Lantbert y tailla des fiefs à ses plus braves guerriers; à un certain Rainier il assigna le pays de Mauge, celui de Tifauge à Girard, à son neveu Gonfler le pays d’Herbauge ou de Retz. Le successeur donné par Charles le Chauve au comte Rainald dans le duché d’Aquitaine — duché qui malgré son titre semble n’avoir embrassé que les pays limitrophes de la Bretagne — ce successeur,
(1) Voir Chron. Namn. cap. 8, p. 23; et D. Bouquet VII, p. 41, 62-63, 219.
(2) « Rainaldo mandarunt Namnetici ut eos defenderet : qui, collecta magna militum Namneteiisium et Pictavensium multitudine, » etc. {Chron. Namnet. cap. 4, édit. Merlet, p. 9-10).
(3) Voir l’histoire de cette campagne dans Chron. Namnet. cap. 4. Ibid. p. 10.
(4) « Quibus paratis, Lantbertus, — qui in Namneticœ urbis comitatum inhians stragis hujus ductor et incentor extitit, — diu exoptato potitur voto non diu, nam. exortis utrimque simultatibus. idem mox ab urbe ac regione pcllitur. » (Chron. S. Sergii Andeg. dans Chron. Namnet. cap. 6, Ibid. , p. 14).
(5) Nous reviendrons avec détail sur cet événement au chapitre IV ci-dessous.
s’empare du comté de NANTES.
appelé Begon, voulut purger son gouvernement de ces hôtes incommodes, car Tifauge, Herbauge et Mauge faisaient, nous le répétons, partie de son duché. D’abord, pour les tenir en bride, il éleva sur la rive gauche de la Loire à deux lieues au-dessous de Nantes, un château dont les fortifications de terre dans le système du temps subsistent encore en partie dans la paroisse de Bouguenais (jadis Begonais)^ au lieu appelé la Motte de Bougon (autrefois de Begon), De là, il dirigea une forte expédition contre le pays d’Herbauge ; Confier, se sentant trop faible, se déroba, mais fit prévenir Girard et Rainier de se joindre à lui ; tous trois atteignirent Begon comme il était en train de passer la rivière du Blaison pour se jeter sur le pays de Tifauge : son arrière-garde fut taillée en pièces, lui-même tué dans la bagarre, son château sur la Loire pris peu après par Confier qui en fit sa résidence habituelle : nouveau succès pour les alliés des Bretons (1).
Charles le Chauve résolut enfin de frapper de ce côté un grand coup. Selon les chroniques, il vint, cette année même 843, pour la première fois en Bretagne avec une armée organisée pour une grande expédition (2). D’après la date d’un diplôme royal, cette armée était, le 13 novembre 843, campée autour de Rennes (3) : date bien tardive pour entamer une campagne en un temps où, sauf des cas exceptionnels, on ne faisait point la guerre en hiver. Aussi cette armée s’en alla comme elle était venue et ne fit rien. On remit la grande expédition contre Nominoê à des temps plus heureux.
L’année suivante — 844 — la déveine continue, dans l’Ouest, pour Charles le Chauve.
Il avait chargé Hervé fils de Rainald et un autre comte appelé Bernard de remplacer Begon dans la garde de la frontière poitevine et la lutte contre Lantbert. Celui-ci, avec l’aide des Bretons, les bat et les tue tous deux sur la rivière de Maine, affluent de la Sèvre Nantaise (4). — Pendant ce temps Nominoê s’élançant de la frontière bretonne court jusqu’au Mans, pillant, brûlant tout sur son passage. On ne sait où il se fût arrêté s’il n’eût pas été forcé de revenir pour repousser une descente des Normands (5).
(1) Chron. Namnet. cap. 8, édit. R. Merlet, p. 22-25.
(2) « DGCCXLiii. Carolus prima vice Britanniam petit (Chronic. Aquitan, et Norman, seu Britannicum, dans D. Bouquet VII, 223 ; et D. Morice, Preuves, l, 150).
(3) Diplôme de Charles le Chauve du 13 novembre 843 : c Actum in tentoriis prope Redonis civitate » (D. Bouquet VIII, p. 446).
(4) c DCGCXLiv. Landbertus cum Brittonibus quosdam Caroli markionum Meduanœ ponte interceptes perimit (Annal. Berlin, dans D. Bouquet, VII, p. 62). — « dgccxliv. Bernardus et Herveus a Lamberto occiduntur, quorum Herveus Rainaldi filius fuit » (Chron. Aquit. et Norman, seu Britan., dans D. Bouquet, Vil, 223, et D. Morice Pr. 1, 150). Dans la Mayenne ou Maine (MeduanaJ ici mentionnée, on a vu généralement la Mayenne ou Maine du Maine et de l’Anjou qui coule aqjourd’hui à Laval et Angers. Erreur évidente : Rainald et son fils n’avaient rien à faire de ce côté, leur commandement était en Poitou sur les frontières du comté de Nantes ; il y a là deux rivières du nom de Maine ou Moine (MeduanaJ dont la principale se jette dans la Sèvre nantaise un peu au-dessus de Vertou ; c’est de l’une de celles-ci qu’il s’agit dans le passage ci-dessus.
(5) « DGCCXLIV... Nomenogius Britto, eadem tempestate fines sibi suisque antecessoribus distributos
insolenter egrediens, Cenomannos usque cuncta longe lateque populando, ignibus etiam plurima cremando, pervenit. Ubi, audita Nordmannorum in fines ejus irruptione, redire compulsus est. » (Annal. Berlin, dans D. Bouquet VII, p. 62). — Les limites (fines) mentionnées ici comme précédemment assignées à Nominoê ne peuvent être que celles fixées par Louis le Débonnaire au gouvernement qu’il lui confia (voir ci-dessus p. 28). Mais que faut-il entendre par les prédécesseurs (anlecessores) de ce chef breton qui, sous quelque point de vue qu’on envisage son autorité, n’avait pas de prédécesseur ? >
PREMIÈRES INTRIGUES DE l’ÉVÊQUE ACTARD.
Cependant les trois fils de Louis le Débonnaire (l’empereur Lothaire, Louis roi de Germanie et Charles le Chauve), étant enfin parvenus à se réconcilier par le partage de Verdun (août 843), s’assemblent à Thionville en octobre 844 dans le but de réformer d’un commun accord les désordres qui troublaient l’Église et l’État, — et de là ils envoient à Nominoë et à Lantbert l’ordre de se soumettre immédiatement au roi Chauve, — sans quoi les trois princes ligués ensemble vont tout à l’heure tomber sur les deux rebelles pour les exterminer (1). Ces menaces, d’une réalisation difficile, n’effrayèrent sans doute guère ces deux-ci, mais elles semblent être devenues le point de départ d’une intrigue qui eut pour l’un et l’autre de fâcheux résultats.
Sur la fin de l’an 843 et sur la demande des Nantais, l’archevêque de Tours avait donné pour évêque à l’église de Nantes un prêtre de son clergé appelé Actard, homme de mérite au triple point de vue de la science, de l’intelligence et de la volonté, mais trop porté à l’intrigue, à la domination, au rôle de chef de parti, au lieu d’être, comme il convient à un évêque, le médiateur entre les factions opposées, le pasteur de tout son peuple sans acception de race ou de parti. Ardemment dévoué à l’influence franke et au roi Charles le Chauve, Actard était, par suite, fort hostile à Lantbert. Celui-ci abusait un peu de sa fortune : établi « dans la principale forteresse de la ville » c’est-à-dire apparemment dans l’ancienne citadelle gallo-romaine dont on a trouvé les traces au Bouffai,
— il faisait sentir assez durement son joug aux Nantais qui ne pouvaient avoir pour lui grande sympathie. Actard fit connaître cette situation au roi Charles et lui offrit ses services.
A la suite des menaces adressées aux rebelles par les trois fils de Louis le Débonnaire assemblés à Thionville, Charles voulant essayer de brouiller entre eux ses adversaires, donna mission à Actard de dire à Nominoë que s’il voulait rentrer en grâce près du roi, il en avait un moyen facile : c’était de l’aider, lui Actard, à chasser Lantbert de Nantes ; s’il s’y refusait, Lantbert ferait sa paix avec le roi aux dépens de Nominoë. — Celui-ci ne voulait ni ne pouvait évidemment expulser son fidèle allié de sa conquête tant désirée, tant rêvée (2). Mais il se permit sans doute vis à vis de lui quelques observations, quelques avis tendant à faire sentir les inconvénients du régime dur et hautain imposé aux Nantais par Lantbert, — et celui-ci, très fier, très absolu, très jaloux de son indépendance, ne put prendre ces avis en bonne part. A l’amitié constante qui avait uni jusque-là les deux personnages succcéda la froideur, les froissements, les picoteries . Actard n’avait par perdu son temps.
(1) « DGGGXLiv... [Lotharius, Hludowicus etCarolusJadPippinum. Lantbertum atque Nomenogium, pacis gratta, missos pariter destinant, ut fratri Carolo, ut obedientes fideles de cetero permansuri, occurrere non différant. Sin alias, eis tempore opportune viriliter conglobati, eorum infidelitatibus ulciscendis se interminando profecturos pronunciant. » (Annal, Berlin,, D. Bouquet, VII, p. 63.)
(2) Sur tous les faits ici relatés, depuis la promotion d’Actard à Tévêché de Nantes, voir Chronic, Namnet, cap. 9, 10, édit. Merlet, p. 25-28. Selon la Chronique de Nantes (Ibid. p. 29-30), Lantbert aurait même été contraint par Nominoë de quitter Nantes et se serait retiré à Craon en Aqjou, où il serait mort peu de temps après : événements qui, d’après cette Chronique, appartiendraient, non,
• comme on l’a dit, à l’an 846, mais à 844, car dans ladite chronique ils précèdent la campagne de 845.
— D’ailleurs dans son étude sur les Guerres d’indépendance de la Bretagne sous Nominoë et Erispoê (Bevue de Bretagne, année 1891, 2« semestre, p. 11, 90-91 et 95), M. René Merlet a prouvé que Lantbert ne quitta Nantes qu’en 846, qu’il y revint en 850, se réfugia a Craon en 851 et mourut en 852.
Di itized b
Goo le
NOMINOE RAVAGE LE ROYAUME DES PRANKS.
L*an 845, au printemps, pour montrer le cas qu’il faisait des menaces envoyées de Thionville par les trois fils de Louis le Débonnaire, Nominoë se jeta avec ses Bretons sur les comtés de Rennes et de Nantes ; sans s’y arrêter longtemps il passa la Loire et se mit à dévaster le Poitou ; un chroniqueur (Réginon) dit même qu’il alla jusqu’à Poitiers, mais cela semble exagéré. Il remonta bientôt vers la Loire et se jeta sur le pays de Mauge, région très prospère placée sous la protection du très riche, très vénéré monastère de Saint-Florent de donne, comblé naguère des faveurs de Charlemagne qui l’avait fait reconstruire tout en marbre. Nominoë rançonne le pays, mais se garde bien de toucher à cette illustre abbaye; bien plus, il y va faire dévotement de grandes prières aux saints et de grandes largesses aux moines, en retour desquelles il se borne à dresser une statue de lui fort belle, au moins de riche matière (statuam splendidamj, tout au sommet de leur église, la face tournée vers l’Est, c’est-à-dire vers la Gaule franke, en signe de défi porté à Charles le Chauve. Les moines le laissent faire ; mais à peine est-il parti dans la direction d’Angers, que sur l’ordre du roi ils jettent bas la statue du Breton et la remplacent par celle de Charles le Chauve tournée vers l’Ouest, c’est-à-dire vers la Bretagne, en signe de menace contre Nominoë. Celui-ci, qui n’était pas encore bien loin, apprend cette insolence et revient furieux châtier les moines qui ont si méchamment reconnu ses bienfaits. Il met le feu à l’abbaye et brûle tout ; les moines eux-mêmes ont raconté le fait dans une prose latine, où ni eux ni leur protecteur Charles le Chauve ne jouent un bien beau rôle, mais où ils se donnent le plaisir d’abimer Nominoë. — De naissance il n’était (disent-ils) qu’un pauvre paysan, qui trouva sous sa charrue un trésor, au moyen duquel il devint un chef puissant et un grand homme. — Cette légende, si elle était vraie, ferait grand honneur à Nominoë, car même avec un trésor ne devient pas grand homme qui veut. — Saint Florent, selon cette prose, au cours même de l’incendie, aurait châtié l’incendiaire en lui cassant la jambe, dont il serait resté boiteux toute sa vie : légende aussi suspecte que la première.
Ce qui est plus sûr, c’est que pour racheter cette violence, Nominoë fit de nouvelles et très grandes largesses à l’abbaye, qui se trouva ainsi dédommagée des deux côtés. Car au lendemain de l’incendie, Didon, abbé de Saint-Florent et parent du roi , étant allé trouver ce prince à Saint-Benoît sur Loire , avait obtenu de lui le don d’un domaine (Pocé) situé dans le Saumurois, auquel il ajouta depuis deux monastères (1). Le diplôme de Charles le Chauve contenant la donation de Pocé est du 13 juin 845 (2). Selon la prose latine, aussitôt après son entrevue avec Didon, le roi vint à Angers (3). Il est évident par là que Charles le Chauve se dirigeait en ce moment vers l’Ouest, c’est-à-dire vers la Bretagne ;
(1) Voir sur tous ces faits la prose ou hymne De eversione cœnobii S, Florentii Glonnensis, dans D. Bouquet VII, p. 306-307, et dans D. Morice, Preuves I, col. 277-278.
(2) Voir le texte de ce diplôme dans R. Merlet, Guerres indépendance de la Bretagne, p. 21-22, et Revue de Bretagne, année 1891, 2« semestre, p. 98-99.
(3) «( Abbas erat Dido bonus, Régi Karolo proximus.
Qui convocatis fnitribus, Regem petit quantocins.
Exponit iras Brittonum,
Magnum scelus crudelium.
Tune rex dolens in pectore Quœrit vicem mox reddere.
Hinc Andegavim protinus ürbem petit tristissimus. »
(Hymnus de eversione S. Flor.-Glonn.)