LE VANNETAIS ORIENTAL DE 800 A
Du VII®, du VIII® siècle, on ne sait rien. Au commencement du IX®, lors de la révolte de Morvan, la situation est la même qu’au VI® siècle. Ermold Nigel à ce moment la décrit ainsi : — « Vannes tient son nom des Gaulois, le poisson et le sel font sa richesse. Trop » souvent la horde malfaisante des Bretons la visite à main armée et en revient chargée J» de butin (1). » — A propos de l’expédition contre Morvan, Eginhard dans ses Annales, l’Astronome dans sa Vie de Louis le Débonnaire, tous contemporains, disent formellement que Vannes n’était pas en Bretagne, que pour entrer en Bretagne il fallait sortir de Vannes (2).
Donc, au VI® comme au IX® siècle, jusqu’à la fondation de Redon (832), et même jusqu’à la proclamation de l’indépendance bretonne (841), Vannes n’était point une ville bretonne, mais une cité franke. Si de 819 à 840 elle semble avoir été de temps à autre la résidence de Nominoê, c’est que Nominoê était le missus de l’Empereur, et si Vannes appartenait au royaume des Franks, cela implique nécessairement que ce royaume comprenait aussi le territoire interposé entre cette cité et la limite des comtés gallo-franks de Rennes et de Nantes, c’est-à-dire la Vilaine depuis son embouchure jusqu’à Guipri environ. Pourquoi Guipri? Parce que vers 710, quand les Aléthiens revinrent de Saintes (par Nantes) rapportant les reliques de saint Malo, le premier plou breton qu’ils rencontrèrent fut celui de Guipri (3). — Pour accéder à leur ville de Vannes il fallait bien aux Gallo- Franks un passage, un territoire à eux, qui leur permît d’arriver jusqu’à cette cité. Ce territoire ne pouvait être que la partie Est du diocèse de Vannes comprise entre cette ville et la Vilaine, et que nous avons appelée Vannelais oriental ou Vannetais gallo-frank. Et de fait, avant le IX® siècle, on ne peut signaler dans ce territoire aucune trace sérieuse d’occupation bretonne.
Jusque-là, comme nbus le disons dans notre texte (ci-dessus p. 31-32), c’était un terrain intermédiaire, un border foulé hostilement par les deux races gallo-franke et bretonne, et qui devait être fort peu peuplé. Après la conquête carolingienne de 799, la situation changea. L’autorité de Charlemagne imposa dans ce territoire la paix et y créa une sécurité très appréciable, au lieu des hostilités presque incessantes dont ce border auparavant était le théâtre. L’occupation bretonne, qui tendait à s’étendre ves l’Ouest, s’y développa on le sait très rapidement après la fondation de l’abbaye de Redon (832-834); même avant, de 8(X) à 835, nous y avons relevé dix plous ou petites colonies bretonnes, savoir (par ordre alphabétique) : Bain (sur Out), Carentoir, Comblesssac, Langon, Molac, Peillac, Pleucadeac, Pluherlin, Rufiac et Sixt,
Dans sept de ces plous nous trouvons en vigueur, de 800 à 832, l’institution si caractéristique du machtiern ou princeps plebis (chef du plou). Quatre de ces plous (Carentoir, Molac, Pleucadeuc, Rufiac) sont sous le gouvernement de la dynastie machtiernale de larnhitin l’ancien et de ses fils Portitoê et Wrvili (4), Bain et Sixt sous la paternelle autorité du bon tiern Ratuili le fondateur de Redon (5); Pluherlin sous celle du machtiern Retwalart (6).
Presque tous les noms d’hommes cités dans les actes relatifs aux dix plous ci-dessus avant 834 accusent franchement l’origine bretonne, par exemple, à Comblessac (Camliciaco) en 819, outre Cunwoion fils de Conon (S. Convoion abbé de Redon), nous trouvons ; Wetenmonoc, Conhoiarn, Hinwalart, Rudwoion, Riwocon, Ananhellon (7);
(1) Voir notre tome p. 450 note 1.
(2) Voir ci-dossas p. 32, note 5.
(3) « Primam in Britanniæ partibus mansionem habuerunt in plobe quœ vocatur Wiebri » (Fit. P S, Maciovii lib. II cap. 9, et notre tome I*', p. 503 note 2.
(4) Garantoir en 801-813, Cartul. dt Redon, n* 166, p. 129; Molac en 827; lb(d,, n« 252, p. 204; Pleucadeuc, 800 à 826, Ibid., n* 267, p. 216-217; Rufiac, 821, tbid., n« 146, p. 112.
(5) Bain et Sixt, 832, Cartul. de Redon, n» 1, p. 1.
(6) En 833, Ibid., n* 7, p. 8.
(7) D. Morice , Preuves I, 268.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
en 821 à Rufiac : Howori, Maenvili, Diloïd, Ânauran, Ânauhi, Wihutiern, Haeldetwid, Loiesbidoê, Riho^ven, Lathoiarn, Conwal, Milcondois, Catweten, Roiantken, etc., etc. Et il est certain que la langue bretonne était alors couramment parlée dans tous ces plous, entre autres, à Rufîac, puisque l’acte où nous prenons tous ces noms contient une délimitation de terre en breton : « Finem habens a fine Ran Melan don roch do fos Matwor, cohiton fos do imhoir per lannam, do fos fin Ran Dofhion, do fin Ran Haêlmorin, cohiton hi fosan do rud fos per lannam do fin Ran Loudinoc pont imhoir » (1).
Des noms germaniques, dans ces mêmes actes, on en trouve à Langon une dizaine : Adalun, Aelifrid, Agon, Burg, Etelfrid, Fitbert, Godun, Indoleno, Risbert, Walt, Wido (2). Hors Langon on rencontre à Bain Riculf et Matfred (3) ; à Carentoir Ethelfrit (4), puis quelques noms qui ne nous renseignent guère sur l’origine de leurs porteurs, comme Perdito, Gristian, Gedeon, Enoc, Omnis, Noli. Rien de plus. C’est à Langon que l’on rencontre le plus de traces de la domination franke; on n’y voit point de machtiern; même sous le gouvernement de Nominoé, les institutions judiciaires ont là une physionomie tout à fait germanique : le tribunal est toujours appelé mallum, les juges scabini. Langon d’ailleurs se trouvait tout à fait sur la limite du comté de Rennes, qui était entièrement gallo-frank. Toutefois, même à Langon, aux dates et dans les actes indiqués ci-dessus, il y a beaucoup moins de noms germaniques que de noms bretons et extrêmement bretons, par exemple, Hobrit, Wrwal, Gurgost, lunwocon, Tutwallon, Branoc, Tiarnan, Arzwiu, Catlowen, Worocar, etc. — Il y a mieux : une terre de Langon est qualifiée du terme essentiellement breton de tigron [CartuL de Red, no 124, p. 94). Mais tout à côté un champ nommé Cam don Pont (le Champ du Pont) montre que la langue romane se parlait en ces lieux. C’était là évidemment un territoire très disputé par les deux influences franke et bretonne.
Dans les autres plous nommés plus haut, de 800 à 834, l’influence bretonne domine déjà sans conteste. Les institutions et les dénominations spéciales qui la caractérisent, apparaissent dans tous les actes. Partout, par exemple, on trouve le rann, entre autres, à Peillac de 814 à 820 (Cartul. de Red. n® 212, p. 163), — à Rufiac en 821 (n® 146, p. 112),
— à Bain en 829 (n® 199, p. 155), — à Pluherlin en 833 (n® 7, p. 8), etc. Le tigron se montre en Molac en 827 (n® 252, p. 203), — en Carantoir en 833 (n® 16, p. 15); — la compot ou commote, en Carantoir et en Pleucadeuc en 826 (n®» 133 et 255, p. 100 et 205);
— la treb ou trêve, en Rufiac en 829, en Bain en 833 (n®» 152, 182, p. 116, 141). Un acte de 814 à 820, relatif au plou de Peillac, contient encore une délimitation de terre en breton (n® 212, p. 163). Une charte de Pleucadeuc, de 826, emploie l’expression bretonne ditisid au lieu du latin fidejussor, caution; et il en est de même dans diverses chartes concernant Rufiac, des années 820, 821, 830, 831 (n®» 151, 146, 196, 155, p. 116, 112, 152 et 120). A Rufiac aussi, dans plusieurs actes des années 820 et 829, on trouve ces termes non encore complètement expliqués, mais certainement bretons ; dicofrit, difosot, diwohort (n®» 151 et 152, p. 116).
Tous ces faits prouvent qu’avant 835, dans le Vannetais oriental, entre Vannes et la Vilaine, les Bretons avaient déjà semé une dizaine de petites colonies; mais finfluence bretonne ne s’y développa puissamment et ne conquit définitivement ce territoire qu’apfès la fondation de l’abbaye de Redon.
(1) Cartul. de Redon, n» 146, p. 112.
(2) En 801, 826, 837, Ibid., n<» 191, 192, 124, p. 148, 149, 94.
(3) En 829, Ibid., n* 192, p. 155.
(4) En 801, 813, n«> 166, 135, p. 129, 103.
SUR LA BATAILLE DE BALLON
SUR LA BATAILLE DE BALLON
(Voir ci-dessus, p. 48 note 2, et p. 49 note 2.)
'ÉVÉNEMENT le plus important de la vie de Nominoê , c’est la bataille où il eut à combattre le roi des Franks Charles le Chauve en personne , et où il fonda définitivement par sa victoire l’indépendance des Bretons. Plusieurs actes nomment cette journée, du lieu où elle se livra, bataille de Ballon. Dans les textes où le lieu de la bataille n’est pas nommé , une autre circonstance suffit à la faire reconnaître : c’est la seule action où Charles le Chauve et Nominoê se soient trouvés personnellement en présence combattant l’un contre l’autre.
§ 1". — La date de la bataille.
Les actes du Cartulaire de Redon, comme nous le verrons tout à l’heure, mettent cette bataille en l’an 845; il en est de même, sauf une, de toutes les chroniques du temps, entre autres des excellentes Annales de Saint-Bertin, des Annales de Metz et de Fulde, des Chroniques d* Aquitaine et d'Angoulême (1), etc. Seule, la Chronique de Fontenelle la place en 846 et même tout à la fin de cette année, le 22 novembre (2), et seule elle en indique le jour précis. Si elle se trompe sur l’année (ce qui est incontestable), à plus forte raison ne peut-on l’en croire sur le jour, genre de date bien plus sujet à caution. Pour trouver la date du jour il faut laisser les chroniques et recourir aux chartes du Cartulaire de Redon.
Dans ces chartes on en trouve six où le notaire a exprimé la date de l’acte en disant que cet acte a été passé « en l’année de la bataille de Ballon, d Quand on désigne ainsi une année en prenant pour point de départ un événement historique quelconque, il faut évidemment que cet événement soit déjà passé; l’année ainsi désignée commence donc au jour même de cet événement et embrasse les douze mois qui suivent ce jour. Par exemple, si la bataille de Ballon s’était livrée (comme le dit la Chronique de Fontenelle) le 22 novembre 846, «c l’année de la bataille de Ballon y> commencerait à ce jour pour finir le 22 novembre 847 — ce qui, nous le verrons, est d’ailleurs complètement faux, parce que cette bataille ne fut pas livrée ce jour-là. Voici, par ordre chronologique, les dates des six actes du Cartulaire qui en font mention :
1. (845, 25 mars). — « viii. Kal. Aprilis, feria iiii, in ipso anno quando venil Karolus super Nominoê in Ballon » (Cartul. de Red , append. 21, p. 361). — Mercredi 25 mars = lettre dominicale D ou ED, l’an 845 a pour lettre dominicale D.
IL (845, 1er juillet). — « Kal. Julii, iv. feria, in anno quando uenit Karolus ad Nominoê
(1) « An. 845, Karolus , iterato Britanniam porgens, cum Nomenoio congreditur t (Chron. Aquitan. dans D. Bonquet, Histor. de Fr, VII, p. 223, et Chron, Britann. et Normann. dans D. Morico, Preuves I, 150). — « 845. Karolus, socunda yice Britanniam proficiscens, cum Nomenoio congreditur • (Chron. Bngnlism. dans Bouquet, ibid.t p. 222). — <1 845. Karolus, Britanniam cum pancis minus caute aggressus, deficientibus suis rébus sinistra fortuna universis, Cenomannos festinato revertitur, reparatoque exercitu eamdem parat impetere n {Annal, Bertin, Ibid., p. 64). — « 845. Karolus cum Britonibus conflixit, et cum grandi damno exercitns soi ipso cum panels vix orasit » {Annal, Fuld. et Annal. Met. Ibid., p. 161 et 185).
(2) « An. 846. Franci, Britanniam ingressi, propter difBcultatem locorum et loca palustria, x. kal. docembris commisse cum Britonibus prœlio, Britones snporiores offecti sunt » (Chron. Fontanell. dans Bouquet, Ibid., p. 41).
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
in Ballon » (Ibid., append. n® 24, p. 362). — Mercredi l®** juillet = let. domin. D ou ED; 845 a let. domin. D.
III. (846, 9 mars). — « Die Mar lis, vu. Idus Martii,.. in ipso anno quando bellum fait inter Karolum regem et Nominoëgium (Ibid., n® 160, p. 124). — Mardis mars = let. domin. G ou DG; 846 a pour let. dom. G.
IV. (846, 24 mars). — « ix. KaL Aprilis, feria iv., in anno quando venit Karolus saper Nominoe in loco qai vocatur Ballon » (Ibid., append. n® 22, p. 362). — Mercredi 24 mars z: let. domin. G ou DG ; 846 a pour 1. d. G.
V. (846, 12 avril, lundi immédiatement avant Pâques). — « Die Lance primo ante Pascha, pridie Idus Aprilis, in ipso anno in quo prœlium fuit inter Karolum et Nominoium » (Ibid., n® 121, p. 92). — Lundi 12 avril = let. domin. G ou DG; 846 a pour let. dom. G, et Pâques le 18 avril.
VI. (846, 10 juin). — « IV. Idus Junii, V. feria, in ipso anno quando venit Karolus ad Nominoé in Ballon » (Ibid., append. n® 23, p. 362). — Jeudi 10 juin zi let. domin. G ou DG; 846 a let. dom. G.
D’après cela, on peut dresser le tableau suivant.