‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 351 sur 392 · DATE DE LA MORT DE NOMINOE · texte numérisé non relu

DATE DE LA MORT DE NOMINOE

de la Sarthe, cinq lieues au Nord d’Angers. Six jours après (22 août 851) il rencontre, probablement sur le territoire angevin, Erispoé fils et successeur de Nominoê avec ses Bretons ; il leur livre bataille, est battu à plate couture comme à Ballon et va se cacher dans les murs d’Angers, où quelque temps après Erispoé vient conclure avec lui une paix fort avantageuse pour la Bretagne (1).

Une seule chronique, celle d’Angoulême (Chronicon Engolismense) marque le jour précis de la mort de Nominoé, qu’elle met le 7 mars 851. Contre cette date il y a une double difficulté : d’une part, comme nous le verrons tout à l’heure, elle est en contradiction formelle avec les chartes de Redon ; d’autre part, en contradiction non moins formelle avec toute vraisemblance. En ce siècle, sans une nécessité absolue on ne faisait point de campagne d’hiver ; celle de Nominoé en 851, qui avait successivement parcouru et dévasté l’Anjou, puis le bassin du Loiret c’est-à-dire un coin du Maine, la frontière de l’Orléanais, presque toute la Beauce pour aller ensuite menacer Chartres, cette campagne, en ce temps, aurait exigé au moins deux mois. Si donc Nominoé était mort le 7 mars, il aurait dû quitter la Bretagne dès le commencement de janvier pour se lancer, en dépit des glaces, des pluies et des chemins impraticables, tout au travers d’un pays hostile où son armée, loin de faire du butin, aurait eu peine à trouver de quoi vivre. Evidemment, cette campagne d’hiver était impossible. — D’ailleurs, sauf cette date exprimée en deux mots {Nonis MartiiJ, le texte de la chronique d’Angoulême est en tout littéralement copié sur celle d’Aquitaine qui, elle, ne porte point ces deux mots, (2) : il y a donc tout lieu de les rejeter aussi de celle d’Angoulême, comme interpolés par un copiste étourdi ou maladroit.

Ce qui ne peut laisser de doute à cet égard, c’est l’acte no 26 du Cartulaire de Redon ainsi daté :

« Factum est hoc feria V», VIII Idus Julii (mercredi 8 juillet), luna xii, Indictio F, sexto anno principatus Erispoé in Britannia^ (Cartul. de Redon, p. 22).

Mercredi 8 juillet implique nécessairement pour lettre dominicale de l’année courante C ou DC. Sous Erispoé (de 851 à 857) une seule année convient, 857 qui a C pour lettre dominicale. Le 8 juillet 12® jour de la lune répond au nombre d’or 3, qui est celui de 857, et l’indiction 5 convient exclusivement à la même année. Le 8 juillet 857 appartenant à la sixième année du règne d’Erispoé, le 8 juillet 852 faisait partie de la première année du même règne, mais le 8 juillet précédent (8 juillet 851) n’était pas compris dans ce règne et appartenait encore à celui de Nominoé : d’où suit que la mort de ce dernier prince est postérieure de plus de quatre mois au 7 mars, jour marqué par la Chronique d’Angoulême.

Un autre acte qui contredit également la date de cette Chronique, c’est le n» 42 de l’appendice du Cartulaire de Redon (p. 370). On n’y indique ni la férié, ni le mois, ni le quantième ; mais il est daté simultanément de la 15e année du règne de Charles le Chauve et de la 3* année du règne d’Erispoé (3) : le jour où il a été fait doit donc entrer à la fois dans l’une et dans l’autre de ces deux années de règne. La 15e année de Charles le Chauve s’étend du 20 juin 854 au 20 juin 855. Si, conformément à l’acte n® 26 du Cartulaire de Redon, on place la mort de Nominoé après le 8 juillet 851, par exemple vers le 15 de ce mois, la 3® année du règne d’Erispoé allant dans ce cas du 15 juillet 853 au 15 juillet 854, il y aura en 854 environ un mois (du 20 juin au 15 juillet) appartenant à la

(1) Sur les événements postérieurs à la mort do Nominoé, voir ci-dessus p. 70-72.

(2) « An. 851. Nomenoius, jiibonto Deo, ab angelo iniqnitatis, iVonû Martii, percussus interiit. Karolus, quarta vice Britanniam répétons, cum Erispoio filio NoraonoU certamen iniit XI. Kal. Septombris, partemqne exerciius cum Viviano duce amisit. » (Chronic. EngoUsm., dans D. Bouquet, VII, p. 222.) — Le Chronicon Aquitaniæ et le Chron. Britann. seu Normann., contiennent exactement la même note chronicale, sauf les mots interpolés Noms Martii.

(3) c Et ista donatio celebrata est anno XV, régnante Karolo rege, et anno III. gubemante Erispoé Britanniam post obittim patris sui • {Cartul. de Redon, p. 370).

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

fois à la 3e année d’Erispoê et à la 15e de Charles le Chauve. Mais si Ton met la mort de Nominoê le 7 mars 851, comme le veut la Chronique d*Ângoulême, les trois premières années du règne d’Erispoë s’établiraient ainsi :

Ire année . du 7 mars 851 au 7 mars 852.

2e année — du 7 mars 852 au 7 mars 853.

3e année — du 7 mars 853 au 7 mars 854.

Dès lors, la 3e année d’Erispoé finissant le 7 mars 854 et la 15® de Charles le Chauve

commençant le 20 juin 854, il ne se trouverait pas un seul jour appartenant à la fois à ces deux années de règne. Et comme pourtant ce synchronisme est attesté par un acte très authentique, il faut conclure de nouveau, pour ce motif, que la date assignée à la mort de Noniinoé par la Chronique d’Angoulême est fausse.

Pour essayer de maintenir cette date, on a supposé que les Bretons n’avaient reconnu Erispoê pour roi et ne comptaient les années de son règne qu’à partir de sa reconnaissance comme souverain de la Bretagne par Charles le Chauve, reconnaissance nécessairement postérieure à la défaite de celui-ci par Erispoé le 22 septembre 851. Le commencement du règne d’Erispoé se trouvant ainsi séparé de la mort de Nominoé par un espace de plusieurs mois, on ne pourrait plus, pour établir la date de cette mort, tirer parti de la date initiale du règne d’Erispoê.

Réponse. — Les Bretons qui battirent les Franks le 22 septembre 851 étaient sous les ordres d’Erispoê et le reconnaissaient pour roi, et ils se battaient précisément afin de contraindre Charles le Chauve à lui reconnaître aussi cette qualité ; ils n’attendirent donc pas la reconnaissance par Charles de la royauté ou principat d’Erispoê, puisque c’est eux au contraire qui imposèrent à Charles cette reconnaissance. C’est d’ailleurs ce que marque très bien le récit de Réginon :

€ Nominoê, roi des Bretons, meurt (dit-il) frappé par la volonté divine... Erispoê son » fils obtint alors le royaume de son père. — Charles attaqua de nouveau le pays des » Bretons avec une immense armée, mais il ne réussit pas selon ses désirs et enfin il fit » la paix avec eux... Le roi Erispoé vint le trouver... Charles, après l’avoir comblé de » présents, lui donna congé de retourner dans son royaume (1). »

Réginon marque là bien nettement qu’Erispoê fut proclamé roi par les Bretons immédiatement après la mort de son père et que le traité avec Charles intervint assez longtemps après cette proclamation nationale. ~ Donc la conséquence tirée par nous des deux actes du Cartulaire de Redon allégués ci-dessus garde toute sa force, et la mort du roi Nominoê doit être placée après le 8 juillet 851. Mais étant donnés les faits historiques qui se produisirent entre cet événement et la bataille du 22 septembre, la mort du héros breton dut avoir lieu à une date fort rapprochée du 8 juillet, par exemple du 8 au 15 (2).

(1) « Nomonoos rex Britonum moritur diTÎno nata percossus... Filins Nnmenei Herispius rtgnum paternum ohtinuU. — « Carolns itenim cnm immenso exercitu fines Britonnm intravit, sed minime ut optaverat praevaluit. Novissime autem cnm eis pacem fecit... Herispius rex ad eum venit... Carolns vero mnneribus honoratum Herispium in regnum abire permisit » (Regin. Chron, édit, de Francfort 1566, f. 36 v« ; et Péris, Scriptor. I, 571). Voir aussi sur le point de départ du régne d’Erispoo la note précédente : c Giibemante Erispoê Britanniam post obitum patris soi. i

(2) Il y a un acte du Cartulaire de Redon (n* 162, p. 126) qui met le 7 décembre 854 dans la 3« année du régne d’Erispoê, d’où il résulterait que la mort de Nominoê serait postérieure au 7 décembre 851 : date inadmissible en raison du nombre d’événements qui se sont produits entre cette mort et la fin do l’année 851. Le copiste du Cartulaire a commis là une erreur dans le chiffre de l’année du régne d’Erispoc, il a omis un bâton et à écrit anno III au lieu de anno II II ; avec cette minime rectification, le 7 décembre rentre dans la 4« année du régne d’Erispoo et tout est dans l’ordre.

AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES DE BRETAGNE AU IX® SIÈCLE

AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES DE BRETAGNE AU IX® SIÈCLE

Hous avons raconté, expliqué dans notre texte les affaires ecclésiastiques de Bretagne, tant sous le régne de Nominoê que sous celui de Salomon, avec assez de développement pour n’avoir point besoin d’y revenir (1). Mais il est nécessaire d’examiner les principales sources historiques relatives à ces affaires, pour en fixer, si possible, l’importance et la valeur respective.

1® Il y a d’abord les lettres des papes et des conciles, documents authentiques dont l’autorité, quand ils affirment des faits contemporains précis et positifs, ne saurait être contestée, mais dont on peut discuter les appréciations.

2® Un autre document contemporain d’une autorité, d’une véracité incontestable, ce sont les Gestes des Saints de Redon, qu’on appelle aussi parfois la Vie de S, Conwoion, 3® Puis vient la Chronique de Nantes, dont le témoignage ne peut être accepté qu’avec beaucoup de précautions et beaucoup de réserves : car elle a été rédigée, on le sait, deux siècles après l’événement (vers 1055), et non seulement le chroniqueur ne semble pas avoir eu en main plus de pièces originales que nous n’en avons sur la querelle des évêques simoniaques, mais il a porté dans l’exposé de cette affaire des préjugés si ardents contre les Bretons, un parti pris tellement accusé en faveur de la métropole de Tours au détriment de celle de Dol, que les assertions anti>bretonnes appuyées sur l’unique témoignage de cette chronique ne sont pas dignes de créance.

4® Enfin, il existe une brève narration historique, exclusivement relative au dernier acte de l’affaire des simoniaques, c’est-à-dire à la déposition ou plutôt la démission de ces malheureux évêques : document extrait, au commencement du XVII® siècle, par le P. Sirmond des archives de l’abbaye du Mont Saint-Michel, publié par lui et par d’autres à diverses reprises, entre autres par dom Bouquet sous le titre fort exact d*Indicalus de episcoporum Britonum depositione (2). Dom Mabillon, qui a cité cette pièce dans ses Observations préliminaires sur les Gesta Sanctorum Rotonensium (3), semble lui accorder la même valeur qu’aux Gesta, c’est-à-dire la qualité, l’autorité de document contemporain. Mais à cette époque la Chronique de Nantes était absolument ignorée ; si D. Mabillon l’avait connue, surtout comme on la connaît depuis l’édition de M. Merlet, il en aurait eu sans doute une tout autre idée. — M. Merlet prouve très bien en effet, dans son introduction, que VIndiculus, loin d’être une des sources de la Chronique, en est tout au contraire un extrait un peu amplifié et monté de ton, destiné à être jeté dans la circulation, pour remuer, comme on dirait aujourd’hui, l’opinion publique au moment où, vers le milieu du XI® siècle, fut repris en cour de Rome entre Dol et Tours le procès de la métropole (4). Cette démonstration m’avait semblé convaincante, et j’en ai ci-dessus, dans le texte de mon Histoire, adopté les conclusions. Cependant elle a été contestée par un érudit de haute marque (5) ; ce qui nécessite un examen de la question en son entier.

(U Voir ci-dessos p. 52-59, 95-105, et tout le chap. XI, notamment p. 246-248 et 270-275.

(2> D. Bouquet, Rec, des hist, de Fr., VII, p, 288-289 ; D. Morice le donne aussi sons un autre titre. Preuves, I, 288.

(3) Acta SS. Ord. S, Bened , Saec. IV, part. 2, p. 186.

(4) Voir Chronique de Nantes, édit. Merlet, introd., p. l et suiv.

(5) M. l’abbé L. Duchesne, Bulletin critique. Janvier 1896, p. 4 à 7.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Il faut d’abord en poser exactement les termes. Dans une œuvre historique composée assez longtemps après les événements qu’elle relate, comme c’est le cas de la Chronique de Nantes à l’égard des faits du IX« siècle, il n’y a point à s’étonner de rencontrer çà et là des erreurs considérables, car l’auteur, même en le supposant soigneux et impartial, n’a eu parfois pour se guider que des traditions incertaines ou des documents trop rares, et il peut se tromper de bonne foi dans l’interprétation qu’il leur donne. Il en est autrement d’un récit contemporain, surtout écrit dans un lieu voisin du théâtre des événements qu’il raconte, comme l’eût été VIndiculas de episcoporum Brüonum depositione, rédigé certainement dans la province de Tours, probablement à Tours même. Si dans une narration de ce genre donnée pour contemporaine on découvre des erreurs grossières sur des événements publics connus de tous, et qui devaient l’être en particulier du narrateur, alors il y a tout lieu de croire que, quoi qu’on en dise, ces récits ne sont pas contemporains. Si l’on retrouve les mêmes erreurs dans quelque document plus récent, dont le style est imité, reproduit même d’assez près par la relation soi-disant contemporaine, la conclusion évidente c’est que cette relation a été calquée sur l’autre document et qu’au lieu d’être plus vieille et plus autorisée que celui-ci, elle est plus jeune. — Examinons donc, au double point de vue du fond et de la forme, VIndiculas et le Chronicon Namnetense. Voici le début de VIndiculas, traduction littérale :

c Nominoê, très orgueilleux, envahit la cité de Nantes, celle de Rennes, et même le » territoire d’Angers et celui du Maine jusqu’à la rivière de Mayenne. Ayant mis sous sa » domination ces villes et ces territoires, son orgueil et sa puissance s’en accrurent, B et méprisant entièrement les droits de la royauté franke, il estima qu’il pouvait se » faire roi lui-même. »

Difficile de rencontrer plus singulier début d’une narration historique. Qu’est-ce que ce Nominoê? D’où vient-il? Sur quel peuple règne-t-il ou veut-t-il régner? A quel roi des Franks a-t-il affaire ? Sur tout cela VIndiculas est muet et ne songe pas à déchiffrer ce rébus pour son lecteur. Mais si l’on veut sur tout cela faire la lumière, on n’a qu’à lire le chapitre XI de la Chronique de Nantes, qui, après avoir, dans les chapitres précédents, raconté les premières hostilités de Nominoê contre le roi Charles le Chauve, continue ainsi :

» Nominoê, fier de la multitude des Bretons [auxquels il commandait]. . s’avança » vers l’Anjou pour dévaster ce pays par le fer et par le feu. Le roi Charles vint aui> devant de lui avec une immense armée, et dans la bataille livrée entre eux Charles D fut vaincu et des milliers de Franks furent tués (1). Nominoê en conséquence devenu » très orgueilleux envahit la cité de Nantes, celle de Rennes, et même le territoire d'Angers D et celui du Maine jusqu'à la rivière de Mayenne, Ayant mis dans ses propres états ces » villes et ces territoires, son orgueil et sa hauteur s'en accrurent, et méprisant les » droits de la royauté franke, il songea en son cœur à se faire roi. »

Toute la partie de ce passage imprimée ici en italique est mot pour mot le début de VIndiculas; mais tandis que VIndiculas lance cette phrase ex abrupto, à la tête du lecteur sans aucune préparation ni explication, sans même nous dire ce qu’est Nominoê ni la cause de son orgueil et de son ambition, la Chronique de Nantes nous montre l’origine de ses ambitieux desseins dans cette grande victoire qu’il vient de remporter sur Charles le Chauve : tout se suit dès lors et s’explique logiquement, si bien qu’il est impossible de ne pas reconnaître à première vue, dans le début de VIndiculas, un morceau de la Chronique de Nantes coupé maladroitement. Pour qu’on en puisse juger de visu, voici les deux textes en face l’un de l’autre.

(1) C’est la bataille de Ballon en 845.

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Chronicon Namnetense Indicülüs de episcoporum Britonum

Cap. XI. DEPOSITIONE.

« Nomenoius, tune temporis propter Britonum multitudincm superbus... contra Andecavos processit, regionem ferro et igni depopulari contendens. Gui venit obviam Karolus rex cum insigni exercitu, datoque interea prælio, superatus est Karolus, multis Francorum millibus occisis.

Nomenoius igitur valde superbus urbem Nemenoius valde superbus urbem Nam- Namneticam et Redonicara, ac etiam An- neticam et Redonicam, ac etiam Andegadegavense territorium et Cenomannense vense territorium et Cenomannense usque usque ad Meduanam invasit. His autem ad Meduanam invasit. His autem urbibus urbibus et territoriis nominatis in pro- et territoriis nominatis in sua ditione prietate sua assumptis, fuit superbior et assumptis, superbior extitit et potentior, excellentior , contemptoque jure Franco- contemptoque omnino jure Francorum rum regio , in corde suo cogitavit ut se regio, regem se fieri posse existimavit (2). » regem faceret (1).

On le voit : non seulement le fond est strictement le même, la coupe des phrases identique, mais ce sont, à part cinq ou six, les mêmes mots exactement, bref c’est une copie littérale. Or ce ne peut être la Chronique de Nantes qui a copié VIndiculus, car, en ce qui touche les antécédents et les causes des événements dont il s’agit ici, le texte de la Chronique est beaucoup plus explicite et plus complet : il faut donc que ce soit Ylndiculus qui a copié la Chronique. — Mais voyons la suite. VIndiculus continue :

« Nominoë, plein de dol et de fraude, cherchant par quels moyens il pourrait atteindre » son but (c’est-à-dire se faire roi), trouva qu’il fallait, au moyen de quelque ruse, » chasser tous les évêques de son pays et leur en substituer d’autres établis dans leurs » sièges par sa grâce. Ainsi pensait-il pouvoir arriver facilement à la tyrannie rêvée » par lui. »

VIndiculus conte ensuite immédiatement l’histoire de l’expulsion des évêques simoniaques, nous y viendrons tout à l’heure ; mais d’abord, mettons ici encore, les deux textes face à face :

Chronicon Namnetense. Indiculus.

« Multisque modis in vestigans , ul erat « Multisque artibus , ul dolosus el fraudolosus et fraudulenlus, quomodo hoc abo- dulentus, perquirens quibus id modis asscminabile institueret, reperil ut episcopos queretur, reperit ut episcopos lolius suœ totius suæ regionis, manu Francorum regia regionis aliqua seductione expelleret, el alios factos , aliqua seductione a sedibus suis concessione sua constitutos in locis illorum expellerety et alios concessione sua consti- subrogaret, sicque facile conceptam tyrantutos in locis illorum subrogarel, et si sic nîdem posse perficere excogitavit (4). » fieri posset, ad regiam dignitatem ascenderet (3). »

Ici la transcription est un peu moins littérale, le copiste a usé çà et là de quelques synonymes; la copie n’en est pas moins évidente, la pensée et la coupe des phrases

(1) Chron. Nam.net. ^ édit. Merlet, p. 31, 32.

(2) Voir D. Bouquet, Rec. des hislor. de Fr. VII, p. 228 ; D. Morice Preuves l, col. 288.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

sont identiques. Mais voici ce qui importe davantage ; c*est que dans les passages qu*on vient de citer VIndiculus a déjà commis deux ou trois erreurs considérables. D’abord, il place l’expulsion des évêques simoniaques immédiatement après les courses des Bretons dans les comtés de Rennes, de Nantes, du Mans , qui suivirent la bataille de Ballon, c’est-à-dire en 845; or cette expulsion n’eut lieu qu’en 848, à un moment où Nominoë était en pajx avec les Franks. En second lieu, VIndiculus prétend que Nominoé, en 845, réunit ses états fassumptis in ditione sua) les pays de Rennes, de Nantes, d’Angers, du Mans jusqu’à la Mayenne. Or Nominoë ne s’annexa Rennes et Nantes qu’en 850, après l’expulsion des simoniaques; il ne posséda jamais ni le Maine ni l’Anjou jusqu’à la Mayenne, c’est son fils Erispoë qui le premier exerça quelque autorité dans cette région. Voilà ce que les contemporains savaient fort bien, mais VIndiculus^ trouvant cette erreur dans la Chronique de Nantes, l’a religieusement copiée — avec le reste.

VIndiculus s’égare encore davantage après le dernier texte cité plus haut, mais cette fois en se séparant de la Chronique de Nantes. Ayant rapporté les mauvais desseins de Nominoë contre les évêques de Bretagne «c faits de la main du roi des Franks, » (manu Francorum regia fados), cette chronique en raconte ensuite l’exécution, commençant par mentionner l’aide que prêta au chef breton le pieux Conwoion abbé de Redon. Bien que la Chronique soit en ce point incomplète et inexacte — puisqu’elle montre Nominoë invoquant le secours de Conwoion contre les évêques franks, tandis que ce fut Conwoion qui vint spontanément dénoncer à Nominoé la simonie de ces prélats — néanmoins le chroniqueur a tenu à relater l’intervention de l’abbé de Redon et son célèbre voyage à Rome pour cette affaire. Il a tu soigneusement toutes les circonstances de ce voyage si accablantes pour les simoniaques, mais du moins a-t-il pris soin de noter toutes celles qui leur étaient favorables. Bref, il a fait de ce voyage un récit tel qu’on pouvait l’attendre d’un partisan très zélé de la métropole de Tours, mais il n’a pas songé à le passer sous silence, et c’est seulement après l’avoir raconté à sa manière, après avoir dit le retour de Conwoion en Bretagne, qu’il arrive à la scène finale, à l’assemblée convoquée par Nominoë en 848, dans laquelle se produisit la démission, l’expulsion des évêques simoniaques.

Il en est tout autrement de VIndiculus. Il passe absolument sous silence les relations de Nominoë avec Conwoion et le voyage de celui-ci à Rome avec une mission du prince breton (1). Immédiatement après avoir rapporté la résolution prise par ce dernier de se défaire des évêques franks pour les remplacer par ses créatures, il le montre s’abouchant avec un complice — quelqu’un de ses guerriers apparemment — qui va trouver les prélats et leur révéler en confidence — soi-disant pour leur bien — que si, dans l’assemblée du lendemain où ils doivent comparaître devant Nominoë, ils ne s’avouent pas coupables des crimes dont ils seront accusés parde faux témoins, le tyran leur fera impitoyablement couper le cou. Le lendemain donc, accusés de simonie, ils confessent leur faute, déposent leurs insignes épiscopaux, c’est-à-dire donnent leur démission d’évêques, et s’enfuient.

Tel est le récit de VIndiculus. La suppression du nom, du rôle de Conwoion en cette affaire et de sa mission à Rome à ce sujet, constituent contre l’exactitude des faits et la vérité de l’histoire une faute lourde et perfide que n’auraient osé commettre des contemporains (2). Toute cette affaire avait fait en Gaule dans le monde ecclésiasque un très

(1) Pour donner idée de l’importance des éyénementa frauduleusement soustraits VIndiculus à la connaissance de ses lecteurs, il suffit de dire que la narration très abrégée de la Chronique de Nantes occupe quatre pages in-8* do l’édition Merlet (p. 33 K 37), et la narration complète des Gesta SS. Roton. deux colonnes et demie in-folio des Preuves de dom Morice (I, 51 à 53), à 71 lignes par colonne.

(2) Bt si des contemporains n'avaient pas rougi de perpétrer une pareille fraude historique, quelle foi pourraient mériter leurs mensongères élucubrations ?

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grand bruit, le nom de Conwoion était très connu des Franks, et son voyage à Rome dans une telle cause avait eu nécessairement une très grande notoriété. Un contemporain, surtout habitant la province de Tours, ne pouvait ignorer cela. Bien plus, VIndiculus affichant pour les simoniaques une ardente sympathie, s’il eût été l’œuvre d’un contemporain jaloux de plaider leur cause et de venir efficacement à leur aide, comment aurait-il omis de parler du voyage de Rome et de la décision du pape Léon IX qui, tout en condamnant leurs simonies, avait ouvert aux simoniaques de Bretagne l’unique porte de salut à leur usage, en décidant que, pour les condamner et les déposer régulièrement, il fallait une assemblée de douze évêques — tribunal évidemment impossible à réunir contre eux ? C’était là pour leur défense l’arme la plus puissante, la seule même qu’on pût produire, — et VIndiculus leur prétendu défenseur n’en parle même pas. Preuve évidente que l’auteur de ce factum ne s’inquiétait nullement des simoniaques du IX® siècle depuis longtemps, quand il écrivait, morts et enterrés, — mais ne songeait en réalité qu’à la métropole de Tours dont le procès contre celle de Dol venait de recommencer (1), — et n’avait dans ses déclamations échauffées qu’un but : noircir de son mieux par tous moyens la mémoire du fondateur de la métropole de Dol.

Il y arrivait d’ailleurs très efficacement en supprimant, dans cette histoire, toute mention de S. Conwoion. C’est en effet sur l’appel de Conwoion que Nominoë s’était fait, en cette affaire, l’ennemi déclaré de la simonie, le champion attitré de la discipline et de la moralité ecclésiastique. En supprimant le rôle et l’intervention de S. Conwoion, VIndiculus ôtait du même coup, contre la vérité des faits, ce mérite à Nominoë et ne laissait pour mobile à sa conduite qu’une ambition brutale. L’omission de S. Conwoion et du voyage de Rome dans l’affaire des simoniaques change donc essentiellement l’ordre et le caractère des événements et altère la vérité historique, au point qu’elle suffirait à priver de toute valeur sérieuse le factum qu’elle déshonore. Il contient encore d’autres erreurs.

L’objet véritable de VIndiculus, c’est de défendre la métropole de Tours contre celle de Dol. L’auteur s’est dit que pour couler à fond radicalement les prétentions métropolitaines de Dol, il y avait un moyen infaillible : c’était de soutenir que, même comme évêché, Dol datait seulement de Nominoë, c’est-à-dire de 845 selon VIndiculus, ou, plus exactement de 848. Si Dol n’avait pas eu d’évêché avant cette date, a /bri/ori ne pouvait-il avoir eu de métropole. Immédiatement après avoir dit la fuite des simoniaques, VIndiculus ajoute :

« Nominoë ayant consommé son crime, nomma [à la place des démissionnaires] des » pseudo-évêques, et des quatre évêchés [qui existaient jusque-là en Bretagne] il en fit » sept ; il en mit un dans le monastère de Dol où il établit un archevêque, et plaça deux » autres sièges épiscopaux, l’un dans le monastère de saint Brieuc, l’autre dans celui de » saint Pabutual qui devint l’évêché de Tréguer (2). j>

Laissons de côté pour l’instant ces deux derniers sièges, Tréguer et Saint-Brieuc. Quant à Dol, la prétention de rabaisser l’origine de ce siège à l’époque de Nominoë est contredite par les documents historiques les plus certains, du VI® au IX® siècle. Nous avons dans notre premier volume donné des preuves positives, irréfutables, de l’épiscopat de S. Samson(3); nous avons montré qu’on connaît, aux VI® et VU® siècles, le nom

(1) Voir la lettre du pape Léon IX aux princes bretons en 1049, dans D. Morice Preuves (I, 395*396), et celle dn cardinal Etienne à l’archevêque de Dol en 1060 [Ibid. 411-413).

f^3) « Ex quatuor episcopatibus septem composuit. Quorum nnum apud Dolum monasterium constituit, qnem archiepiscopum fieri dccrevit. Monasterium vero S. Brioci sedem constituit cpiscopalem ; similiter etiam sancti Rabutuali {sic, leg. Pabutuali) locum, qui sedes fuit episcopatus Trecorensis >» (D. Bouquet, Histor. de la Fr. VII, p. 289 ; D. Morice Preuves I, 288).

(3) Voir notre tome I*', p. 564-566.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

de six de ses successeurs : Magloire, Budoc, Leucher, Tighernomaêl, Turiau, Rethwal — ce dernier vivant en 640 (1).

Au IX® siècle, on trouve d’autres preuves non moins certaines de l’existence ancienne de l’évêché de Dol. En 865 et 866, le roi Salomon demande au pape Nicolas I®** d’envoyer le pallium à Festinien archevêque de Dol, et ce prélat lui adresse la même prière en alléguant un de ses prédécesseurs (Restoald ou Rethwal) consacré archevêque (disaitdl) par le pape Sévérin en 640. — Si l’évêché de Dol n’avait été fondé qu’en 848, le pape eût répondu à Festinien : Vous me parlez d’un prétendu prédécesseur datant de deux siècles, et votre siège n’a que vingt ans d’existence ; vous vous moquez de moi I — Au lieu de cela, il nie seulement la qualité d’archevêque prêtée à Retwal, mais il ne nie point son existence comme évêque en 640 (ci-dessus p. 99). En écrivant au roi Salomon en 865, il appelle Festinien « Vévêqne de V église de saint Samson * (ci-dessus p. 96 note 3 et p. 97 note 1). Bien mieux, dans une lettre synodique adressée le 18 août 866 au pape Nicolas I®** par les pères du concile de Soissons, on lit ;

» Parmi les évêques chassés de leurs sièges témérairement et sans aucune forme par » les Bretons (c’est-à-dire par Nominoé), deux sont encore vivants dont les noms ont » souvent retenti jusqu’à Rome : Salacon évêque de Dol, dont les Bretons ont érigé contre » tout droit le siège en métropole, et Susannus évêque de Vannes (2). »

Les pères du concile de Soissons semblent avoir prévu les chroniqueurs et catalogistes mal avisés qui en des temps postérieurs devaient s’efforcer de transformer Salacon en évêque d’Aleth, et ils se sont appliqués à réfuter cette erreur de la façon la plus précise : non seulement ils donnent à Salacon le titre d’évêque de Dol, mais ils ajoutent que « dans son siège les Bretons prétendent contre tout droit avoir une métropole, » Comme il ne fut jamais question de métropole à Aleth, ni nulle part en Bretagne ailleurs qu’à Dol, impossible de s’y tromper. Et parmi les auteurs de cette lettre synodique figurent plusieurs prélats mieux au courant que personne de l’état ecclésiastique de la Bretagne, entre autres, le fameux Actard évêque de Nantes, l’archevêque de Tours, l’évêque de Coutances, etc. Il y a donc ici dans VIndiculus deux erreurs grossières et sans excuse contre des documents certains, d’une autorité irrécusable. Car :

1® Salacon n’était pas évêque d’Aleth, mais évêque de Dol ;

2® Il était évêque de Dol avant les changements ecclésiastiques dûs à Nominoé, puisqu’il fut l’un des évêques expulsés par ce prince : donc l’évêché de Dol n’a pas été fondé par Nominoé en 848, il existait avant lui et même (nous l’avons vu) dès le VI® siècle.

Double bévue de premier ordre, que n’aurait pu faire un contemporain.

Quant aux évêchés de Tréguer et de Saint-Brieuc, s’ils avaient été fondés par Nominoé dans le même temps, de la même façon que la métropole de Dol, la création de ces deux diocèses par le pouvoir civil seul eût été non moins illégitime, non moins schismatique que celle de la métropole et aurait soulevé, de la part de Rome et des évêques franks, les mêmes plaintes, les mêmes protestations. Or nulle part on ne trouve à ce sujet aucune protestation ni aucune plainte ; donc la création de ces deux évêchés par Nominoé est une fable de VIndiculus, tout comme celle, par le même prince, de l’évêché de Dol (3).

UIndiculus s’est encore trompé sur le lieu de la scène finale de la querelle des évêques

(t) Voir notre tome I*', p. 460, 489, 492, 566 ; et cMessus dans le présent volnme les pages 99 notes 3, 4, 6, 6, et p. 270.

(2) c De episcopis autem ab eis (i. e. Britonibns) temere et irreyeronter ejectis, id est, de Salacone Dolensi, adhac quidem licet expulso soperstite, oui loco se jactUant sedem meiropolim contra feu habere,.. de Sosanno etiam Venetensi adhiic superstite, frequens ad sanctam Romanam ecclesiam processit mentio» (Dans Chron, Nam net,, édit. Merlet, p. 54).

(3) Voir d’ailleors sur les origines des évêchés de Tréguer et de Saint-Brieuc, ci-dessus p. 265-266 et 272-273.

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AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES DE BRETAGNE AU IX® SIÈCLE

simoniaques, c’est-à-dire du synode ou assemblée solennelle qui fit disparaître du sol de la Bretagne ces tristes sires ; il la place à Redon ; elle ne se tint nullement en ce monastère mais à six lieues de là, vers l’Ouest, dans Vaiila ou château royal de Coêtlouh, aujourd’hui Coétleu près Saint-Congard (1).

Voilà bien assez d’erreurs, et d’assez grosses, pour prouver que VIndiculas ne peut être l’œuvre d’un contemporain et lui ôter toute valeur sérieuse.

Où a-t-il pris ces erreurs? Il n’y a pas loin à chercher. D’après les rapprochements de textes que nous avons établis ci-dessus, VIndiculas n’a fait que copier la Chronique de Nantes ; si l’on confère jusqu’au bout les deux documents, on voit que le premier n’est qu’un décalque du second, avec çà et là quelques variantes. De la Chronique sont sorties toutes les erreurs signalées ci-dessus, sauf une toutefois qui n’est pas' la moindre, puisqu’elle altère non seulement la forme matérielle et la suite logique des faits mais surtout le caractère moral de l’événement, je veux dire l’omission complète dans l’histoire des simoniaques, de S. Conwoion, de son intervention et de son voyage à Rome, — omission qui subtilise presque entièrement l’accusation de simonie contre les évêques franks et rejette exclusivement cette persécution sur la brutale ambition de Nominoê.

Dans le but de rendre aussi odieux que possible le créateur de la métropole de Dol ennemi de celle de Tours, l’auteur de VIndiculas, tout en suivant fidèlement les idées et même la coupe phraséologique de la Chronique de Nantes, enchérit beaucoup sur elle dans la violence des expressions et la noirceur des couleurs ; il fait de Nominoê un ogre féroce. La Chronique dit, par exemple :

« Nominoê, ne sachant trop par quels moyens il pourrait exécuter son entreprise D (l’expulsion des évêques franks hors de Bretagne) et mener à fin sa volonté, un de ses » familiers vint le trouver et lui promit de déshonorer ces prélats sans leur laisser » aucune voie de justification. Cette promesse remplit de joie Nominoê (2). *

Le passage correspondant de VIndiculas porte :

a Le prince tout bouillant de colère, la face pareille à celle d*un squelette, roulait dans » son esprit mille projets pour arriver à l’exécution du crime conçu par lui. Enfin il » rencontra Vun de ses complices qui lui donna l’assurance de parvenir à tromper les » évêques, à les déshonorer et les faire condamner sans jugement et sans justification » possible. Le tyran au comble de la joie lui fit, s’il tenait parole, les plus belles

promesses (3). »

Aussitôt ce complice, ce « ministre de la fraude » convoque les prélats menacés et leur adresse un véhément discours que VIndiculas (mais non la Chronique de Nantes} a soin de rapporter en style direct : c Sachez, leur dit-il, seigneurs évêques, que je suis 9 parvenu à découvrir, dans les secrets du prince, un mystère dont je viens vous faire » part et duquel dépend votre salut, » etc. (4). On voit assez, à ce ton de mélodrame, qu’il s’agit, non point d’une œuvre historique sérieuse, mais (comme le dit fort bien M. Merlet) d’une «c œuvre de polémique, d’une sorte de pamphlet mis en circulation par » le clergé de Tours dans le but évident de créer un courant d’opinion contraire aux

(1) « Illo anno quo synodus facta est in Britannia, in aula quse vocatar Coitlouh, contra episcopos » (Cartul. de Redon, n* 113, p. 87). Snr la situation de Coëtlouh, voir ci-dessus p. 55 note 5, et page 56 note 1.

(2) « Qiinm autem de tali molimine (Nomenoius) ambignus essut quomodo ad finem voluntatis suæ pertraheret, fuit unns ex familiaribus suis, qui promisit ei facere illos sine ulla purgatione infamatos. Nomenoius qualitate promissi lœtus nimis efficitur » (Chron. Namnet., édit. Merlet, p. 37).

(3) « Æstuante principe et plurima eviscerata facie sccum animo revolvens quomodo concoptum scclus perpetraro possot tandem invenit unum ex complicibus suis, qui se circumyenire posse episcopos et absque ulla examinatione et purgatione aliqua infamari et damnari fateretur. Quod audiens tyrannus, lietus ef&citnr, mnlta ei spondens si dictis facta compensaret » (D. Bouquet VTI, p. 228 ; D. Morice Preuves I, 288^. Evisceratus signifie à la lettre • éyentré, » au figuré « qui ressemble à un squelette. »

(4) Id., Ibid.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

» prétentions de Tarchevêque de Dol » dans le moment même où (nous l’avons dit plus haut) renaissait le procès sur la métropole. Que ce pamphlet soit l’œuvre d’un clerc de Tours, le but évident de l’œuvre ne permet pas d’en douter, non plus que certaine clause finale ajoutée à la Chronique de Nantes, où VIndiculu$ prend soin de noter que si Nominoé érigea Dol en Métropole, c’est qu’il savait l’archevêque de Tours trop fidèle au roi des Franks pour vouloir bénir les évêques promus par le roi de Bretagne (1). Ce clerc tourangeau très zélé pour son église, ayant eu entre les mains la Chronique de Nantes, y découpa le récit de l’afiaire des simoniaques, le mutila sans pudeur en retranchant l’intervention de Convoion et le voyage de Rome, en réchauffa le ton trop placide par des mots violents, des épithètes enflammées semées çà et là, propres à faire de l’effet sur le public, — et le résultat ce fut Vlndiculus.

Pour soutenir l’antériorité de Vlndiculus sur la Chronique, on a cependant allégué deux arguments. « Vlndiculus (a-t-on dit) ne cite aucun document, tandis que la Chronique » se réfère à un écrit antérieur (2). » Donc Vlndiculus est du IX® siècle, et il est précisément cet « écrit » auquel se réfère la Chronique. — Comment prouve-t-on cela ? Par ce passage où, parlant des aveux des simoniaques dans l’assemblée où ils sont forcés de comparaître, la Chronique dit : « Illi equidem, ut refertür, ualde perterriti... cutpabiles esse, toto conoentu audiente, professi sunt (3). » Et le défenseur de l’/nd/ca/iis ajoute : « Il faut bien remarquer que refertür n’a pas le même sens que fertur. Ce dernier terme » pourrait viser une tradition orale ; il n’en est pas de même de l’autre : il suppose une B relatio écrite (4). » — Il n’eût pas été mauvais d’appuyer cet axiome de quelque preuve, car il est fort sujet à caution. Dans le premier dictionnaire latin venu, par exemple celui de Quicherat, on trouve des exemples tout contraires, entre autres :

» Sermones referebantur ad me » (Cicéron). Les propos m’étaient rapportés. — t Référant Suevos omnes (César). Ils rappportent que tous les Suèves... — « Digna relata b (Ovide). Choses dignes d’être racontées. — » Refero ad Scaptium » (Cicéron). Je le dis à Scaptius. — t Referre fabellam » (Phèdre). Conter une fable. — « Talia voce refert * (Virgile). Il répond en ces termes. Etc., etc.

Voilà la preuve suffisante de l’emploi fréquent, en latin classique, de referre, relatas, relatio, pour exprimer un discours, une communication verbale , par conséquent une tradition orale. Joignons-y quelques exemples du moyen-âge pris en Bretagne :

La première ligne de la Vie S. Gwennolé par Wrdisten porte : « Britannia insala, de qua stirpis nostræ origo, ut vulgo refertür, processit (5). »

L’averbe vulgo ne peut laisser aucun doute : il ne s’agit pas d’une autorité écrite, mais de l’opinion du vulgaire, c’est-à-dire de la tradition orale. — Dans cette même Vie, au prologue du livre II on lit ;

« Hactenus in isto libello (le livre I®»* de la Vie) pauca de plurimis, sive ex antiquis recolligentes scriptis, sive ex majorum relatione venerabilium, elucidare curavimus. Hæc autem quæ de Winwaloei actibus... a bene scientibus, sive ex scriptis, sive relatu cognoscimus... in subsequenti codice (le livre II) prosequemur (6). »

Ici les autorités écrites, scripta, sont nettement opposées à relatio, relatas substantif répondant à referre, qui désigne nécessairement la tradition orale. — De même, dans

(1) Gogitans autom Nemenoias cpiscopos, qaos elegerat, a metropolitano Turonensi benedictionem minime posse consequi nec accessum ad ciim motu regis habere... apud Dolum monasterium archiepiscopum fieri decrevit » (D. Bouquet VII, p. 289; D. Morice Preuves I, 288).

(2) Abbé L. Duchesne, Bulletin Critique, Janvier 1897, p. 6.

(3) Chron. Namnet., édit. Merlet, p. 38.

(4) Abbé L. Duchesne, Ibid.

(5) Cartul. de Landevenec, édit. A. do la Borderie, p. 7.

(6) Id., Ibid., p. 52.

AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES DE BRETAGNE AU IX® SIÈCLE

la préface de la troisième Vie de S. Tudual écrite au Xl^ siècle, Tauteur indique ainsi les diverses sources où il a puisé :

« Operæ pretium duxi quæ de sanctissimi vita Tutguali utcunque prolata legendo reperi, insuper quæ honestarum relatione personarum didici, — quæque nostris TEMPORiBus tanti patroni patüere miracula, posteritati sagaci transmittere (1). »

Ici encore relatio exprime la tradition orale, opposée aux documents écrits fquœ legendo reperi) et au témoignage contemporain {qaœ nostris temporibus patuere miracala).

Donc si les termes referre, relatio, relatas ont pu être quelquefois employés pour désigner des autorités écrites, ils l’ont été très souvent pour exprimer la tradition orale. Uut refertur signalé dans la Chronique de Nantes ne prouve donc nullement que la chronique se réfère à un document écrit plus ancien. Cet argument (bien faible et bien incertain d’ailleurs) en faveur de l’antériorité de VIndicalus à l’égard de la Chronique, échappe tout à fait ou plutôt n’existe pas. Voyons l’autre.

Et la Chronique et VIndicalus font à tort (nous l’avons dit) de Salacon évêque authentique de Dol, un faux évêque d’Aleth. La Chronique le nomme « Salaconem Dialetensem » et VIndicalus Salaconem Aletensem episcopum. » La forme Alelum est dans les anciens manuscrits de la Notice des dignités de V Empire ; Dialetum, Dialetensis est certainement plus récent. Donc VIndicalus est antérieur à la Chronique. — A cette conclusion il y aurait bien des réponses, une seule suffit.

Si l’on avait encore le manuscrit original de la Chronique de Nantes, ou au moins quelque manuscrit du XI® siècle, on pourrait regarder la forme des noms propres donnés par ce manuscrit comme émanant de l’auteur même, et en tirer quelque conséquence. Mais il n’en est point ainsi. Les documents — comme par exemple la Chronique de Saint-Brieuc — où il a fallu aller repêcher, morceau par morceau, celle de Nantes, sont ou étaient d’une écriture relativement très récente, tout au plus du XV® siècle. Dès lors l’orthographe actuelle du document, n’est point de l’auteur; c’est celle des copistes successifs, qui altèrent beaucoup, on le sait, la forme des noms propres (2). Donc il n’y a aucune conclusion à tirer de cette forme ni des rapprochements qu’on en peut faire avec les formes de VIndicalus. Cet argument échappe comme l’autre et se résout à rien.

Au demeurant, sur la querelle des évêques simoniaques et les affaires ecclésiastiques de Bretagne au IX® siècle, en documents contemporains et authentiques, il reste seulement :

1® Les Gestes des saints de Redon ou Vie de saint Conwoion, publiés par Mabillon (A. SS. O. S. B. Sæc. FV part. 2) et par D. Morice {Preuves I, 233-263).

2® Les lettres des papes et des conciles, notamment celle du pape Nicolas I®!* au roi Salomon écrite de mai à juillet 866 (3), et la lettre synodique du concile de Boissons au même pape du 18 août 866 (4).

L’auteur de la Chronique de Nantes n'avait rien de plus, il le déclare lui-même avant de transcrire dans son œuvre la lettre du pape Nicolas I®^. — « L’évêque Actard, dit-il,

(1) Vita 3* 5. Tuduali, Biblioth. Nat. ms. lal. 5279, f. 129, — dans Mèm. delaSoe. Archéol. des Côtes-du-Nord,

2* série, t. II (188^1886), p. 93 et 284, — et dans A. do la Borderie, Les trois Vies de S. Tudual, p. 21 et 51.

(2) Le monastère de Redon est appelé dans la Chronique de Nantes ■ monasterium rbdoni » (édit. Merlot, p. 37). La forme latine Redonum est très moderne, du XV* siècle tout au plus. Au temps où écrivait le chroniqueur de Nantes, on ne connaissait que Rotonum ou Rotonense monasterium. Donc, dans le texte de la Chronique venu jusqu’à nous, les noms propres, ou du moins plusieurs d’entre eux, ont certainement subi de fortes altérations, et Dialetensis peut être du nombre : ainsi rien à tirer de là.

(3) Dans la Chronique de Nantes édit. Merlet, p. 58-62 ; et dans D. Morice (Preuves I, 316-318) qui en fait la U* lettre do Nicolas I*' à Salomon, tandis qu’cn réalité elle est, dans l’ordre des dates, la 3*.

(4) Voir Chron. de Nantes, édit. Merlet, p. 51-57 ; et D. Morice Preuves I, 321-323.

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS

» était allé plus d'une fois à Rome réclamer contre les méfaits des Bretons et avait fait » d'eux de grandes plaintes. Mais des réponses qu'il en rapporta il ne nous reste aucun » souvenir, sauf la lettre du pape Nicolas que nous allons transcrire, adressée à Salomon » roi des Bretons. Et il n'y a point à s'en étonner, car lorsque les Normands, sous » Charles le Simple (en 919), firent de la ville de Nantes un désert, tous ces documents » périrent, et si cette lettre n'avait été conservée dans Téglise de Tours où on l'a » retrouvée de notre temps, il n'en resterait plus rien (1). »

Or si l'on compare cette lettre du pape au récit, dans la Chronique et Vlndiculus, de la scène des menaces de mort portées aux évêques par un confident de Nominoé, il y a lieu de contester, même de rejeter la réalité de cette scène, car le pape n'en parle point. Il montre bien le roi et les laïques de l'assemblée de Coëtlouh soulevés unanimement (conspirantes) contre les simoniaques, et il ajoute : « On peut croire (potest credi) que, » par force ou par crainte de ce soulèvement unanime, les évêques confessèrent ce » qu'ils n'avaient pas fait. » Mais il est fort remarquable qu'il ne parle point de menaces de mort portées contre les simoniaques; s'il y en avait eu il le dirait, et au lieu d'ajouter sous forme dubitative : a On peut croire que ce soulèvement de colères fut la cause de la confession des évêques, » — il eût dit avec toute certitude : « Cet aveu leur fut arraché par des menaces de mort. » — Notez aussi que la lettre synodique du concile de Soissons, du 18 août 866, qui relève avec violence tous les méfaits des Bretons en cette affaire, ne parle pas davantage de ces menaces de mort, — Probablement donc cette scène est de l'invention du chroniqueur, qui très hostile aux Bretons aura cru pouvoir traduire et amplifier ainsi, au-delà de l'induction permise, la phrase du Saint-Père. Peut-être aussi Vut referlur mentionné ci-dessus indiquerait-il quelque tradition orale de ce genre, dont on ne pourrait guère d'ailleurs admettre l'exactitude.

Quant à VIndicalus, c'est un fragment indignement mutilé de la Chronique de Nantes, tantôt copié mot pour mot, tantôt chargé d'une paraphrase déclamatoire — et rien de plus.

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