LES ÉVÊQUES FRANKS EN BRETAGNE
En 846, Raghener et Witcar étaient morts mais la situation restait la même. Dans la Bretagne de Nominoë, quatre sièges épiscopaux tout au moins étaient tenus par des évêques entièrement dévoués aux princes franks et à leurs intérêts, savoir, Susannus à Vannes, Félix en Cornouaille, en Léon Liberalis, à Dol Salacon. Aleth, que certains auteurs se plaisent à représenter comme le premier évêché conquis en Bretagne par l’influence franke, semble au contraire y avoir presque entièrement échappé ; depuis le commencement du IX® siècle ce siège avait eu des évêques purement bretons, comme l’indiquent leurs noms fort accentués : Haëlocar, Ermor, Jarnwalt, Mahen (en 845). Quant aux autres évêques ou abbés-évêques qui existaient encore en Bretagne, leur importance avait dû être très réduite par les prélats gallo-franks qui tenaient pour irrégulière cette institution épiscopo-monastique et ne pouvaient manquer de la voir d’un mauvais œil, en raison de son caractère exclusivement breton.
Ces prélats, agents de la domination franke, après la chute de cette domination en Bretagne, ne rêvaient qu’aux moyens de l’y rétablir, poussés à cela par l’infatigable Actard leur chef de file, tout dévoué au roi des Gaules et qui, retranché sur un territoire contigu mais étranger à la Bretagne, avait pour ses mouvements, ses efforts, ses intrigues, toute liberté. Dans ces conditions, Nominoë ne pouvait se dissimuler qu’il avait en ces prélats des ennemis irréconciliables, exerçant perpétuellement leur influence, leur action sous toutes ses formes contre lui et contre la Bretagne. Aller demander à de telles gens de consacrer l’autorité du chef des Bretons en posant solennellement la couronne sur sa tête, on n’y eût gagné qu’un refus insolent, il n’y fallait pas songer. A quoi il fallait songer pour la sécurité de la Bretagne, c’était à la débarrasser de ces ennemis perfides, nourris et réchauffés dans son sein. C’était là aussi, on peut le croire, l’objet assidu des méditations de Nominoë.
Un jour qu’il y songeait plus que jamais, entra chez lui tout à coup son bon et saint ami Convoion, la mine consternée :
— Seigneur, lui dit- il, tu ignores sans doute que ton pays est souillé par des évêques impies et hérétiques, qui livrent et vendent les saints ordres à prix d’argent. Mais prends garde à ce que je te dis : si cette hérésie n’est pas radicalement extirpée du sol de là Bretagne, la colère de Dieu et de tous les saints tombera sur toi et sur ton peuple (1).
Les prélats si fortement accusés d’impiété, d’hérésie, et plus exactement du crime odieux de simonie ou vente des choses saintes, étaient précisément les évêques imposés à la Bretagne par tes Franks et dont Nominoë avait tant de raisons de vouloir se débarrasser. On devine sans peine avec quel plaisir, quel empressement, le prince breton saisit l’arme redoutable que lui fournissait contre eux saint Convoion : car, de par les lois de l’Église, quiconque recevait ou donnait de l’argent ou quelque faveur temporelle pour donner ou recevoir en échange un bien spirituel, notamment le sacrement de l’ordre, devait être déposé de sa
(1) « Pervenit Conwoion ad aulam principis locutusque est secrete dicens : « Ignoras, nec intelligis, quomodo patria tua subversa est ab impiis episcopis et liæreticis qui sacros ordines pretio vendunt et tribuunt. Et hoc dico tibi : si non cito ista hœresis radicitus a Britannia evellatur, ira Dei omnipotentis et omnium sanctorum ejus veniet super te et super populum tuum. » {Gesta SS. Roton. II , 10, édit. Mabillon, p. 212; D. Morice Preuves 1, 252.)