‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 42 sur 392 · LA PASSION ANTI-BRETONNE DES ÉVÊQUES GALLO-FRANKS · texte numérisé non relu

LA PASSION ANTI-BRETONNE DES ÉVÊQUES GALLO-FRANKS

Cette assemblée de Coêt-louh, certainement postérieure au retour deConvoion (février 848), dut avoir lieu en mars ou avril de la même année, car un acte du Cartulaire de Redon du 6 mai suivant nous montre à cette date Tévêque simoniaque de Vannes Susannus déjà déposé, mais non encore remplacé (1). Déposé n’est pas le mot exact : devant l’indignation excitée par leur conduite, les simoniaques se démirent eux-mêmes. Cette démission fut-elle le résultat de violences exercées contre eux? La Chronique de Nantes le crie très haut et ajoute, pour le faire croire, des contes invraisemblables. Mais comme elle fut composée deux siècles après l’événement (vers 1050-1060), dans un esprit ardemment hostile contre Nominoê et ses réformes ecclésiastiques, ouvertement favorable aux Franks et aux simoniaques, elle mérite fort peu de confiance. Le seul témoignage sérieux sur ce point est une lettre du pape Nicolas adressée en 866 au roi breton Salomon, deuxième successeur de Nominoë, où ce pontife parle ainsi des aveux faits par les simoniaques :

« On dit que ces évêques confessèrent leur crime ; mais on peut croire que, ï sous le coup de la violence et de la crainte, ils dirent ce qu’ils n’avaient pas fait, 3) parce qu’ils virent les laïques et les séculiers conspirant contre eux avec le roi (2). »

Le pape, on le voit, n’affirme point positivement que les aveux des simoniaques furent l’effet de la violence, il dit seulement : On peut le croire. C’est bien faible dans une pièce où Nicolas I®** prend ouvertement parti pour ces évêques. Mais quand il suppose que les fautes avouées par eux pouvaient être imaginaires, cette hypothèse est certainement inexacte. Car d’après les Actes des saints de Redon, — dont l’auteur, contemporain de saint Convoion, écrivait en quelque sorte sous sa dictée, — dès le commencement de cette affaire, en Bretagne d’abord, ensuite à Rome, les évêques incriminés reconnurent avoir reçu de l’argent pour conférer les ordres ecclésiastiques (3), s’imaginant que pour s’innocenter il suffisait de couvrir d’un nom honnête ce trafic malpropre et sacrilège. La confession de leur simonie à Coët-louh ne fit donc que répéter leurs premiers aveux, mais en donnant au crime son vrai nom. Leur démission plus ou moins spontanée, mais en tout cas suite logique et canonique de leur confession, opéra la vacance de leurs sièges, sur lesquels leurs successeurs, quoi qu’on en dise, furent régulièrement intronisés, puisque ces malheureux simoniaques avaient eux-mêmes, en confessant leur indignité, abandonné leurs églises.

(1) « Actum est hoc ii. nouas Mali, illo anno quo synodus facta est in Britannia, in aula quæ vocatur Coitlouh, contra episcopos... Nominoe gubernante Britanniam, Susanno episcopo dejecto n (Cartul. de Redon, p. 87, n® 113).

(2) « Qui (episcopi dejecti), etsi crimen aliquod confessi esse dicuntur, potest credi quod vi et formidine fessi tantum et non confessi fuerint quod non fecerant, quia videbant laîcos et sæculares quosque una cum rege contra se conspirantes » (Chron. Namnet. édit. Merlet, p. 60; D. Morice^ Preuves I, 317).

(3) « Congregavit beatus papa Léo synodum episcofmrum in urbe Roma ; ibique discussit causas episcoporum, audiente venerabili Conwoione. Objurgatique sunt ab episcopis sanctœ Romanœ ecclesiæ qiiomodo prœsumsissent dona et munera pro sacris ordinibus accipere. Illi è contra responderunt : « Etsi recepimus, ignoranter fecimus. » Tune Arsenius episcopus dixit : « Nullus sacerdos debet igiiorans esse ; hæc excusatio non est saiisfactio. » Sanctus papa Léo respondit : « Sancti canones hoc judicant : si quis episcopus, presbyter aut diaconus per pecunias fuerit ordinatus, dejiciatur ab ordine suo et ipse et ordinator ejus... Quod si episcopus fecerit, gradum proprium amittat, et alius in loco ejus subrogetur. » (Gesta SS. Roton. Il, io, édit. Mabillon p. 213; D. Morice Pr. I, 253). — Il résulte de là clairement qu’à Rome, et sans aucune coaction, les simoniaques avaient nettement avoué leur crime.

AMÈNE LA CRÉATION d’uNE MÉTROPOLE BRETONNE.

Cependant toute Téglise des Gaules prit fait et cause pour ces évêques sacrilèges et s’efforça pendant de longues années de rétablir dans les lieux souillés par eux ces vendeurs du temple. Cette campagne fit peu d’honneur aux évêques franks; ni religieuse, ni chrétienne, ni ecclésiastique, elle était exclusivement politique, uniquement entreprise et poussée dans l’intérêt du roi Chauve, dans le but de soumettre de nouveau la Bretagne à la domination carolingienne. A voir la passion anti-bretonne des prélats franks exaspérée au point de choyer sans vergogne ces vils simoniaques afin de s’en faire une arme contre les Bretons, Nominoë sentait que son œuvre, c’est-à-dire l’indépendance et la sécurité reconquise de son peuple, serait en grand péril tant qu’il resterait une porte ouverte, permettant à ces intrigues purement politiques de s’introduire en Bretagne et d’y prendre pied, sous couvert ecclésiastique, pour troubler et agiter le pays au profit de l’étranger. Le prince breton résolut de murer cette porte. Très complètement soumis au Saint-Siège, comme l’avait prouvé la mission de saint Convoion à Rome, il n’hésita pas à couper le câble qui liait la Bretagne à l’église franke, c’est-à-dire, à soustraire les Bretons à l’autorité de l’archevêque de Tours, en créant une métropole bretonne au profit du siège épiscopal de Dol.

Au point de vue canonique, le procédé laissait à désirer. Mais dans l’ordre politique, en face de tous ces Franks, clercs et laïques, évêques et comtes, acharnés sur la Bretagne comme sur une proie qui leur avait échappé et qu’ils grillaient de reprendre à seule fin de l’exploiter, sucer, dévorer de nouveau jusqu’à l’os, qui oserait dire que, pour sauvegarder définitivement l’indépendance et la tranquillité du pays, cette mesure n’était pas indispensable?

L’église franke, si gémissante sur le sort des pauvres simoniaques réduits à l’impuissance de rançonner les Bretons, poussa, bien entendu, des cris de paon sur la métropole de Dol créée aux dépens de celle de Tours, et fulmina à grand bruit des accusations de schisme. Nominoë s’en émut peu, — et de fait ce prétendu schisme n’était pas si évident, puisque les pontifes romains, saisis de la cause à plusieurs reprises, laissèrent couler trois siècles et demi avant de supprimer la métropole de Nominoë, et encore quand ils la supprimèrent — les circonstances politiques étant tout autres qu’au IX® siècle — la Bretagne n’en pouvait plus tirer nul profit.

L’érection de la métropole de Dol dut suivre d’assez près le synode de Coëtlou ; elle eut lieu sans doute dans l’été de l’an 848; puis, quand les églises de Bretagne naguère souillées par les simoniaques leur eurent, en la forme ordinaire, donné des successeurs, Nominoë convoqua tous les comtes et tous les principaux tierns, tous les chefs du clergé breton régulier et séculier, dans la métropole de Dol pour la cérémonie de son couronnement, célébrée apparemment vers la fin de l’été ou à- l’automne de la même année. Sept évêques prirent part à cette grande fête; d’abord les quatre successeurs des simoniaques, titulaires des sièges de Dol, de Vannes, de Quimper et de Léon, et avec eux celui d’Aleth. Chacun de ces cinq diocèses formait depuis longtemps un territoire continu à limites fixes, comme tous les diocèses de l’église franke. Les deux autres prélats bretons mandés à Dol, successeurs de saint Tudual au Val-Trécor et de saint Brieuc au Champ du Rouvre, n’avaient eu jusqu’alors, vraisemblablement, que la dignité d’abbés-

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