REPREND LA GUERRE CONTRE LES FRANKS
et à obtenir pour la royauté bretonne la bénédiction de l’Église, — depuis le traité de 846 jusqu’à la fin de 848 — le roi breton resta en paix avec les Franks. Il n’en fut pas de même de tous ses sujets : pour certains d’entre eux la vie de guerre et de course était devenue un besoin ; on vit, malgré la paix, des troupes de Bretons se jeter sur les provinces frankes voisines de la Bretagne. L’empereur Lothaire, Louis roi de Germanie et Charles le Chauve, assemblés à Mersen près de Maéstricht en février 847, envoyèrent des messagers à Nomiiioë pour le sommer de réprimer ces courses (1). Il y eut, entre autres, dans le cours de cette année un corps de Bretons aux ordres d’un chef appelé Maingui {Mangailus), qui fit de grands ravages dans la Neustrie, surtout vers les pays de Baïeux et de Lisieux ; ils y étaient encore à Noël 847 (2). Toutefois, le chef fut tué et et une bonne partie de la troupe détruite cette année même, pendant que le roi Charles était au palais de Baisieu près Corbie (3).
Nominoë ne prit aucune part, directe ou indirecte, à ces hostilités. Mais après la grande cérémonie de son couronnement qui eut lieu à l’automne de 848, il employa le reste de l’année à préparer sa dernière guerre, celle qui devait donner à la Bretagne bretonnante pour prétenture, pour protection, pour rempart avancé, la Marche franko-bretonne.
§2. — Conquête de la Marche franko-breionne et mort de Nominoè.
Nominoë n’a plus que trois ans à vivre : il va hâter ses coups pour achever son œuvre. Malgré l’extrême brièveté, la sécheresse, la malveillance des chroniques frankes d’où nous sommes obligé de tirer son histoire, le plan et le dessein de ses trois dernières campagnes sont encore très apparents.
En 849, il laisse Charles le Chauve descendre vers le mois de juin en Aquitaine pour apaiser les troubles de ce pays. Alors lui Nominoë s’élance du pays de Vannes, son habituelle résidence, traverse rapidement le comté de Nantes et se jette sur l’Anjou, où il étend ses attaques et ses ravages jusqu’aux portes d’Angers, dans l’intention évidente de tâter et de tenter son ancien allié Lantbert, qu’il pouvait croire animé de quelque ressentiment contre le roi Charles ; car lorsque Lantbert était allé à Angers, le roi lui avait donné, outre le comté de cette ville, un grand commandement militaire qualifié duché ou marche Centre Seine et Loire (ci-dessus p. 50 note 4); puis, la paix semblant s’affermir, ce commandement avait été supprimé et Lantbert était devenu simple
(1) « Conventus apad Marsnam (Mersen). Art. IX. Ut legati ad ducem Brittonum mittantnrf qui de communi erga eos observatione pacis eiim commoneant (Baluze, Capital, reg. Franc. II, 42).
(2) Dans l'Histoire de la translation de S. Regnobert, évêque de Baïeux, écrite par un témoin oculaire, on voit, dans le temps de Noël 847, le principal agent de cette translation prendre des précautions contre ces Bretons : « Clam (Hervæus) Baiocas civitatem, propter Brittonum insidias qui eodem tempore eamdem terram occupaverant et multa clade regionem deprimebant, ingressus est » (Translatio S. Regnob. § 4, dans Bail. Maii 111, p. 617, édit, de Paris).
(3) c DGGGXLVii Ad Bacivnm palatium perreximus (disent les moines de Fontenellc). Ibi missi ad dominum regem venerunt, interitum Mangili Brittonis et sociorum ejus nunciantes, qui a Gairfrido comité interfecti sunt. » (Chronic. Fontanell. dans D. Bouquet Vll, p. 41 ) — Bacivum, Baisieu ou Baizieux, auj. com°« du c^**” de Corbie, arrond. d’Amiens (Somme).
NOMINOE, ALLIÉ DE NOUVEAU A LANTBERT,
comte d’Angers. Mais sur la nouvelle de la reprise des hostilités par Nominoé, Charles le Chauve rétablit cette marche d’entre Seine et Loire et en confia de nouveau la défense à Lantbert (1), qui pour cette année s’en acquitta vaillamment. Nominoé rentra en Bretagne sans avoir fait grand mal à l’Anjou, ce à quoi il ne tenait guère, et sans avoir ébranlé, du moins en apparence, la fidélité de Lantbert, ce qui était son vrai but.
N’étant pas homme à se décourager, de chez lui il continua, malgré l’hiver, cette seconde partie de sa campagne, et il réussit. Vers le mois de juin de l’an 850, Lantbert et son frère Warner (ou Garnier), suivis de leurs amis et de leurs troupes, quittent le service du roi et se déclarent pour Nominoé. Charles comprit que les comtés de Nantes et de Rennes allaient avoir à subir un rude assaut. Il commence par donner à Lantbert dans le comté d’Angers un successeur appelé Eude ou Odon, déjà comte de Chartres et de Chàteaudun (2). Puis très rapidement il porte à Rennes son armée pour défendre contre les Bretons la Marche franko-bretonne. Ce premier mouvement était le bon, le roi ne le suivit pas jusqu’au bout; depuis Ballon, lorsque Nominoé avançait, Charles était pris d un invincible besoin de fuir. Il met dans Rennes une bonne garnison, et précipitamment disparait. Sur ses talons parait le roi breton et son allié Lantbert, qui assaillent Rennes avec furie : la garnison effarée, démoralisée surtout par la fuite du roi, se rend sans coup férir. Après avoir quelque peu rançonné Rennes, comme ils comptaient y revenir et voulaient s’épargner l’ennui d’un second siège, ils enlèvent les portes de la ville, abattent une partie des murailles, — puis marchent sur Nantes, défendue par Amauri, successeur de Lantbert dans le comté de cette ville depuis 846. Cette place ne tint pas mieux que Rennes, le comte et sa troupe furent envoyés captifs en Bretagne (3).
Mais un autre personnage nantais bien plus odieux à Nominoé que le comte Amauri, c’était l’évêque, l’habile Actard, qui deux ans plus tôt avait fait, semble-t-il, de vives protestations contre le sacre et le couronnement de Nominoé. Celui-ci s’en vengea en chassant de Nantes ce prélat et installant sur son siège un intrus appelé Gislard, qui déjà depuis plusieurs années avait enlevé à Actard une partie considérable de ses ouailles.
Après la fondation de Redon en 832-834, et surtout après les premières victoires de Nominoé et de Lantbert dans le pays de Nantes en 843 et 844, les Bretons établis sur la rive droite de la Vilaine avaient peu à peu passé sur la rive gauche et formé, entre ce fleuve et la Loire, un certain nombre de petites
(1) < NomenoiuSy tyraunus Brittonum, ad Andegavis nrbem accessit, et Lamberto comiti reddita est Marka » {Chron. Fontanellense an. 849, dans D. Bouquet VII, p. 42) — « Carolus Aquitaniam aggreditur. Nomenogius Britto consueta perfidia Andegavis et vicina eis circumquaque loca invadit » (Annal. Berlin, an. 849, Ibid. p. 66).
(2) Voir R. Merlet, Guerres (V indépendance de la Bret. (Revue de Bretagne, 1891, 2« semestre» p. 14), et deux diplômes de Charles le Chauve, Tun du 3 juillet 850 dans le GalL Christ. XIV, Instr. col. 145, Tautre du 16 août 851 dans D. Bouquet Vll, p. 518.
(3) « DGCCL.... Rex Carolus cum exercitu iisqiie ad Redonas oppidum pervenit, ibique custodiam disposait. Sed eo ab urbe recedente, Nomenoius et I.amberius cum fidelium copia eandem urbem oppugnare moliti sunt. Quo metu territi , custodes nostri in deditioncm venerunt, in Britanniamque exiliati sunt. » (Chron. Fontanell. dans D. Bouquet VII, p. 42.) Cf. Chron. Engolism., Aquitan., Norman, seu Britannic. dans D. Bouquet VII, p. 222, 223; et D. Morice Preuves l, 150. Voir plus loin le texte qui regarde Nantes.