NOMINOE DANS LA POÉSIE POPULAIRE
Quand on est allé peser Targent, il manquait trois livres sur cent ; et l’intendant a dit : — Ta tête, vassal, fera le poids. — Et, tirant son épée il a coupé la tête de votre fils, puis il l’a prise par les cheveux, et il l’a jetée dans la balance. » —
Le vieux chef de famille, à ces mots, pensa s’évanouir. Sur le rocher il tomba rudement, en cachant son visage avec ses cheveux blancs, et, la tête dans la main, il s’écria en gémissant :
— « Karo, mon fils, mon pauvre cher fils ! —
Le grand chef de famille chemine, suivi de sa parenté ; le grand chef de famille approche de la maison forte de Nominoê :
— « Dites-moi, chef des portiers, le maître est-il à la maison ? Qu’il y soit ou qu’il n’y soit pas, que Dieu le garde en bonne santé I » —
Comme il disait ces mots, le seigneur rentra au logis, — revenant de la chasse, précédé par ses grands chiens folâtres. — Il tenait son arc à la main, et portait un sanglier sur l’épaule, et le sang frais, tout vivant, coulait sur sa main blanche, de la gueule de l’animal.
— « Bonjour ! bonjour à vous, honnêtes montagnards ; à vous d’abord, grand chef de famille. Qu’y a-t-il de nouveau? que voulez-vous de moi?
— « Nous venons savoir de vous s’il est une justice ; s’il est un Dieu au ciel, et un chef en Bretagne.
— « Il est un Dieu du ciel, je le crois, et un chef en Bretagne, si je puis.
— « Celui qui veut, celui-là peut ; celui qui peut chasse le Frank, défend son pays, et le venge et le vengera ! Il vengera vivants et morts, et moi et Karo mon enfant, mon pauvre fils Karo décapité par le Frank excommunié, décapité dans sa fleur, et dont la tête, blonde comme du mil, a été jetée dans la balance pour faire le poids ! »
Et le vieillard de pleurer, et ses larmes coulèrent le long de sa barbe grise, et elles brillaient comme la rosée sur un lis, au lever du soleil.
Quand le seigneur vit cela, il fit un serment terrible et sanglant :
— « Je le jure par la tête de ce sanglier, et par la flèche qui l’a percé : Avant que je lave le sang de ma main droite, j’aurai lavé la plaie du pays ! » —
Nominoê a fait ce qu’aucun chef ne fit jamais : il est allé au bord de la mer avec des sacs pour y ramasser des cailloux... des cailloux à offrir en tribut à l’intendant du roi Chauve,
Nominoê a fait ce qu’aucun chef ne fit jamais : il a ferré d’argent poli son cheval, et il l’a ferré à rebours.
Nominoê a fait ce que ne fera jamais plus aucun chef : il est allé payer le tribut, en personne, tout prince qu’il est.
— « Ouvrez à deux battants les portes de Rennes, que je fasse mon entrée dans la ville. C’est Nominoê qui est ici avec des chariots pleins d’argent.
— <1 Descendez, seigneur ; entrez au château : et laissez vos chariots dans la remise. Laissez votre cheval blanc entre les mains des écuyers, et venez souper là-haut. Venez souper, et tout d’abord laver : voilà que l’on corne l’eau, entendez-vous ?
— « Je laverai dans un moment, seigneur, quand le tribut sera pesé. » —
Le premier sac que l’on porta (et il était bien ficelé), le premier sac qu’on apporta, on y trouva le poids. Le second sac qu’on apporta, on y trouva le poids de même. Le troisième sac que l’on pesa :
— « Ohé ! ohé ! le poids n’y est pas I * —