‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 53 sur 392 · ET DANS LE DRAME HISTORIQUE · texte numérisé non relu

ET DANS LE DRAME HISTORIQUE

Lorsque Tintendant vit cela, il étendit la main sur le sac, il saisit vivement les liens, s’efforçant de les dénouer :

— € Attends, attends, seigneur intendant, je vais les couper avec mon épée. » —

A peine il achevait ces mots que son épée sortait du fourreau, qu’elle frappait au ras des épaules la tête du Frank courbé en deux, et qu’elle coupait chair et nerfs et une des chaînes de la balance de plus.

La tête tomba dans le bassin, et le poids y fut bien ainsi!... Mais voilà la ville en rumeur :

— « Arrête, arrête l’assassin! Il fuit! il fuit! portez des torches; courons vite après lui! »

— € Portez des torches, vous ferez bien; la nuit est noire et le chemin glacé. Mais je

crains fort que vous n’usiez vos chaussures à me poursuivre, vos chaussures de cuir bleu doré. Quant à vos balances, vous ne les userez plus; vous n’userez plus vos balances en pesant les pierres des Bretons. » ^

— Bataille ! —

Un grand écrivain français de notre siècle (Georges Sand) a dit avec raison de cette ballade qu’il n’y a dans toute l’Iliade rien de plus beau. Nous ne pouvions priver ici de cet hommage le grand Libérateur.

Un excellent poète breton de notre temps, qui porte avec vaillance la bannière de la Bretagne à la tête de la jeune école bretonne, M. Louis Tiercelin, a consacré à la mémoire de Nominoë un beau drame historique plein de vie et de couleur, qui fait revivre très fidèlement la figure du héros. Par une heureuse invention, l’auteur retire de la tombe l’héroïque Wiomarc’h pour lui donner la joie d’assister au triomphe de son vengeur. Quand Nominoë, voyant la fuite des Franks à Ballon, s’écrie :

<L Mettons-nous à leur poursuite, et tuons-les jusqu’au dernier! 9

Wiomarc’h, appuyé sur Convoion , dit au héros :

Attends, mon fils!... Je ne verrai pas ton retour... Mes forces sont à bout, mais je bénis Dieu qui m’a laissé vivre jusqu’à cette journée glorieuse. Je le bénis de consoler ma mort par la vision merveilleuse de l’avenir... Ob! qu’il est beau, ton avenir, Bretagne!... et comme tu vas grandir maintenant, libre et fière, sous ton Roi et les fils de ton Roi!... fà Convoion). Donne-moi la main, mon père, (à NominoéJ et toi, mon fils, donne-moi la main. Vous avez fait la Bretagne tous deux : qu’elle reçoive de vous la leçon qui fait les nations fortes et qu’elle ne l’oublie jamais !... Un héros, un saint, voilà ses origines. Qu’elle y demeure fidèle par l’héroïsme et par la foi ! Que ses enfants soient dignes de vous : des héros! des saints!... {Il s* affaisse, puis se relevant avec un gr<md cri : ) Bataille I

Nominob et tous ses compagnons, levant leurs épées au son des fanfares :

Bataille 1

(Le soleil se lève au fond, illuminant les épées hautes) (1).

Par cette scène finale on peut juger de la haute inspiration, du fier caractère de l’œuvre, pieux hommage d’un vrai Breton au grand héros breton.

Dans son beau projet de Panthéon Breton agité en ces dernières années (1894- 1895), M. Léon Séché, avec beaucoup de convenance et de patriotisme, place au

(1) Tiercelin. Pour la Bretagne, drame historique en quatre actes (1S90), dernière scène.

ERISPOE, FILS DE NOMINOE,

centre du monument, au sommet de son portique central, une statue équestre de Nominoê. L’exécution si désirable, qui ferait tant honneur à la Bretagne, malheureusement ne semble pas proche. L’idée est toutefois si belle, si heureuse, que je n’en veux pas pour ma part désespérer. C’est déjà un grand honneur de l’avoir semée : semence généreuse, elle lèvera un jour et portera, comme une fleur splendide, la couronne incomparable des gloires bretonnes.

Mais il est triste pour nous — je dis même très triste — que Nominoê n’ait en Bretagne jusqu’ici aucun monument, aucun souvenir, en un temps surtout où les moindres gloires d’arrondissement possèdent des inscriptions, des bustes, souvent même des statues exposées aux regards du peuple — fort étonné de contempler des hommes illustres dont personne ne sait le nom. Mais ne croyez pas que je réclame pour le vainqueur de Ballon une banale statue; dans l’autre monde, il frémirait d’être pris pour une « notabilité de département. » Qu’on lui donne seulement quelque part, à Redon ou à Vannes, un beau et grand pilier de granit breton, semblable à ces antiques obélisques ornés de croix (appelés 1er' h) qu’on voit dans quelques cimetières de nos campagnes, où ils couvrent encore les ossements des compagnons du héros. Une croix, une courte inscription sur ce menhir, diraient à tous le nom du Roi fondateur, libérateur, conquérant, — sans renoncer, bien entendu , à l’espoir d’un monument plus complet dans le Panthéon Breton.

§4. — Reconnaissance de la royauté bretonne par les Franks.

Dans cette campagne de 851 , qui avait mené les Bretons au cœur des Gaules en vue des clochers de Chartres, tant que Nominoê vécut, les sujets de Charles le Chauve n’osant lui faire tête fuyaient devant lui à toutes jambes. Quand il fut mort, ils se jetèrent sur son armée, espérant la trouver attérée et en avoir bon marché. Mais Lantbert en prit le commandement, repoussa l’ennemi et lui infligea de grosses pertes (1). On ne pouvait songer toutefois à continuer la campagne. L’armée alors fit sa retraite sans être inquiétée. Lantbert avec ses troupes propres dut s’arrêter à Angers; l’Anjou était son domaine, c’est là qu’il prétendait s’installer. Les troupes bretonnes rentrèrent dans la Bretagne bretonnante à l’Ouest de la Vilaine, où le vaillant Erispoè fut immédiatement reconnu pour roi et successeur de son père Nominoê (2).

Charles le Chauve, inerte et comme hébété devant la marée ravageuse de l’invasion bretonne quand elle inondait le cœur de son royaume, poussée par Nominoê, une fois ce roi mort sortit de sa torpeur et convoqua à Rouci sur

(1) « Numeneus dux Brittonum in fînibus Francorum mortuus est. Sed Lantbertus propriam gentem (Francorum) in qua natus est, Brittones cohortans, insecutus est infeliciter, non tamen sine saorum hominum ac Brittonum damno. » {Chron, Fontancll. anno 851 , D. Bouquet Vll, p. 42.) Infeliciter, malheureusement pour les Franks.

(2) « Numeneus rex Brittonum moritur. Filius Numenei Herispius regnum paternum obtinuit. » (Reginon, Chron., édit. 1566, f. 36 v®). Plus loin Réginon parle du traité conclu entre Erispoè et Charles le Chauve, mais les Bretons n’attendirent nullement ce traité pour proclamer roi le fils de Nominoê.

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