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LE FILS DU LIBÉRATEUR

RÈGNE D’ERISPOE, 851-857.

reconnaissance officielle et explicite, par le roi des Franks, non seulement de Tindépendance mais de la royauté bretonne tenant sous son sceptre, avec la Bretagne des temps mérovingiens, la Marche franko’bretonne (Rennes, Nantes, Retz), — cette reconnaissance est l’achèvement, la consécration définitive de l’œuvre de Nominoê.

Pour ne pas retarder ce grand résultat, Erispoë crut devoir faire à Charles le Chauve une double concession portant sur les personnes, sans entamer aucunement le principe de l’indépendance et de la souveraineté de la Bretagne. — Il laissa rentrer à Nantes l’évêque Actard chassé Tannée précédente par Nominoê, le rétablit sur son siège et lui montra même une bienveillance qui ne fut pas, nous le verrons, payée de retour. — Il abandonna, ce semble, le comte Lantbert et renonça à le soutenir contre le ressentiment de Charles le Chauve. On a dit qu’Erispoê le contraignit à quitter le pays de Nantes. Cela est inexact. En 850, Nominoê avait très certainement conquis pour son compte les comtés de Rennes et de Nantes et était très résolu à n’y souffrir d’autre maître que lui. Mais Lantbert à ce moment était comte d’Anjou ; Erispoê après sa victoire aurait pu s’interposer près du roi pour faire maintenir ou rétablir dans cette grande situation l’ancien allié de son père ; il ne le fit pas. Lantbert, homme d’une grande valeur, qui avait parfaitement conscience de son mérite, était parfois même pour ses amis gênant, exigeant, mauvais coucheur; après la mort de Nominoê, entre Erispoê et lui il y eut sans doute quelque difficulté pour le commandement, quelques froissements dont il serait aisé de concevoir les causes, — et de là brouille entre eux.

Mais Lantbert, abandonné des autres, ne s’abandonna pas. Il se retira à Craon, où Doda sa sœur gouvernant un monastère de femmes possédait quelque influence. Suivi d’une petite troupe de vaillants, ralliés à sa fortune par le renom de sa bravoure et de son habileté guerrière, Lantbert bâtit un château sur la rivière d’Oudon (le château de Craon), s’empara du territoire angevin compris entre la Mayenne et la frontière bretonne, entama ensuite celui du Maine et réussit à se tailler autour de sa forteresse une jolie principauté indépendante. Mais il s’attira ainsi sur les bras les comtes qui gouvernaient le Maine pour Charles le Chauve ; il y en avait deux, un à TEst nommé Gautzbert,

LE ROYAUME BRETON S’ÉTEND JüSQU’A LA MAYENNE.

l’autre à l’Ouest appelé Gui. Celui-ci, qui attaqua le premier le châtelain de Craon, fut battu à plate couture ; Gauzbert le vengea, très vilainement d’ailleurs, en assassinant, le l®** mai 852, le vaillant Lantbert, qui fut enterré à Savennières.

L’assassin fut puni la même année comme il le méritait : t Les Nantais, » dit une chronique, le firent tomber dans un piège et le tuèrent (1). > « Les Nantais », cela veut dire évidemment le prince qui les gouvernait, qui possédait le comté de Nantes, c’est-à-dire Erispoë. Il y a donc lieu de croire que le roi breton s’était promptement réconcilié avec Lantbert. Mais à qui allait revenir le petit état formé par ce dernier, c’est-à-dire le territoire compris entre la nouvelle frontière bretonne (pays de Rennes et de Nantes) et la rivière de Mayenne? Les Franks, les comtes du Maine, maîtres en trahison qui croyaient bien avoir travaillé pour eux-mêmes, le réclamaient. Erispoë l’enleva à leur barbe, de l’assentiment de Charles le Chauve comme prix de son serment de fidélité et de sa complaisance vis à vis d’Actard. Le 23 août 852, moins de quatre mois après la mort de Lantbert, une charte de Redon débute ainsi : « Je Erispoë, » prince du pays de Bretagne jusqu'au fleuve de Mayenne (2). »

Ainsi la frontière de la monarchie bretonne était alors marquée par la rive droite de la rivière de Mayenne ou de Maine. Elle passait même à Angers sur la rive gauche, où se trouve située l’abbaye de Saint-Serge ; car en l’an 1210, un antique sarcophage existant dans l’église de ce monastère ayant été ouvert, on trouva, avec les reliques qu’il contenait, une tablette de marbre portant cette inscription :

Ci gît le corps du bienheureux confesseur saint Brieuc, évêque de Bretagne, que le roi des Bretons Erispoë a fait porter dans cette basilique, qui était alors SA CHAPELLE (3).

Mesurez à ce trait l’œuvre de Nominoë. Douze ans plus tôt (en 840), la Bretagne confinée derrière la Vilaine servait sous le joug des Franks. Aujourd’hui, elle forme un royaume indépendant, reconnu comme tel par le roi des Gaules, et qui étend sa frontière jusqu’à la Mayenne, qui même possède à l’Est de cette rivière une partie de la ville d’Angers, Cette nouvelle extension du royaume de Bretagne, sans marquer l’apogée de la monarchie bretonne, est dans la marche ascendante de sa prospérité une étape importante. La chancellerie d’Erispoë a déjà des formules solennelles inconnues jusque-là en Bretagne. Le titre de duc dont Nominoë se contentait est délaissé; maintenant le chef des Bretons s’intitule fièrement : « Erispoë par la grâce de Dieu, prince de la province de Bretagne (4), » — de la province de Bretagne jusqu'au fleuve de Maine (5) ; — Erispoë roi de

(1) Savenières avj. com®* du de S* Georges sur Loire, arr. d’Angers, Maine>et-Loire. — Sur l’histoire de Lantbert voir Chron. Namnet. cap. 10, édit. Merlet p. 29-30 et les notes de l’éditeur; voir aussi Chron. Engolism., — Aquitan., — Ademari, dans Bouquet Vll, p. 222, 223, 226. Cf. R. Merlet, Guerres d’indépend. de la Bref, dans la Revue de Bretagne, 1891, 2» semestre, p. 90, 91, 95.

(2) « Ego Erispoë, princeps Britanniæ provinciœ et usque ad Medanum fluvium. » (Cartul. de Redon, Append. n® 34, p. 367).

(3) « Hic jacet corpus beatissimi confessoris Brioci, episcopi Britanniæ, quod detulit ad hasilicam istam, QüÆ TüNC temporis erat capella süa, Ylispodius rex Britannorum. » (D. Lobineau, Histoire de Bretagne, II, col. 55-56).

(4) Cartul. de Redon, Append. n® 31, p. 365.

(5) Ibid., an. 852, App. 34, p. 367.

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