PAR CHARLEMAGNE
séparément. En proie à cette incurable division qui les perdait, les Bretons n’avaient aucune chance de recouvrer ni de conserver leur indépendance.
Les chartes du Cartulaire de Redon donnent quelques indications sur le gouvernement de la Bretagne et de la péninsule armoricaine après la conquête de 799. Gardant avec le titre de comte le commandement de la Marche bretonne qui embrassait alors toute la Bretagne, Wido résidait à Vannes, la meilleure place, la meilleure des situations militaires pour tenir en bride les Bretons, et c’était là évidemment, à lui, sa mission principale. Sous lui, il avait des comtes dont chacun était borné à l’administration d’un comté : Frodoald, chargé du comté de Vannes, Roricon probablement de celui de Rennes qui maintenant comprenait la partie orientale de la forêt de Brecilien presque entièrement défrichée (1), et le comte Lantbert ou Lantpreth à Nantes. Un acte de l’an 801 montre le comte Frodoald exerçant son autorité sur la Vilaine dans le bourg de Langon fvîcus LandegonJ ; il y envoie deux délégués (missi), deux Franks, Gautro et Hermandro, pour rendre la justice en son nom. Il s’agissait d’une cause d’héritage. Le jugement fut porté par six scabins (sorte de jurés) que Frodoald avait désignés. Ils ont tous des noms bretons : Sulon, Altroen, Catlowen, Worethaêl, Judwallon, Sicli. II y a cependant dans cet acte plusieurs individus porteurs de noms germaniques : Trabert, Risbert, Walt, Indoleno (2). Les deux races, vainqueurs et vaincus, commençaient donc à se mêler sur cette limite.
Si les habitations sur quelques points du pays se rapprochaient, les cœurs ne se rapprochaient guère. Celui des Bretons, toujours saignant sous l’opprobre du tribut marque de leur servitude, rêvait toujours de vengeance. Le prestige du grand empereur, le poids de son vaste empire ne parvinrent pas à contenir cette explosion. Trois ans avant la mort du grand Charles, elle éclata. Les chroniques contemporaines nous apprennent qu’en l’an 811 Charlemagne lança trois armées dans trois directions très différentes, l’une au delà de l’Elbe, une autre en Pannonie, « la troisième contre les Bretons pour punir leur perfidie », et que ces trois expéditions réussirent pleinement (3).
A cette mention trop sommaire une charte donnée par l’empereur Louis le
(1) U est mentionné dans une vente de terre de Tan 820 < in plebe Lanoës », c’est-à-dire, en Lanouée {CartuL de Redon, n» 164, p. 128). Cette partie de la forêt de Brecilien comprise sous le diocèse d’Aleth avait dû être, après la conquête de 799, rattachée au comté de Rennes ; il est aussi question de ce comte sous le nom de Rorigon dans la Vie de saint Convoion lib. I, 2, dans D. Morice, Preuves de Vhistoire de Bretagne I, 234.
(2) t Noticia in quorum presentia venemnt Gautro et Hermandro, missi Frodaldi comitis, inquirentes illam causam Anau de Landegon... et judicaverunt scahini Frodaldi comitis, qui présentes erant, quorum ista sunt nomina : Sulon, Altroen, Catlonuen, etc... Factum est hoc in ^co Landegon, coram Gautro et Hermandro, missis Frodaldi comitis, in anno XXX°>o régnante Karolo imperatore 111. Kal. octobris » {CartuL de Redon, 191, p. 147-148). L’éditeur du Cartulaire de Redon date cet acte de 797, prenant le commencement du règne de Charlemagne de la mort de son père en 768. Il n’a pas remarqué que, Charles étant qualifié empereur, l’acte est nécessairement postérieur à l’an 800. En réalité, le notaire a fiiit partir le règne de Charles du jour où il devint seul roi des Franks, par la mort de son frère Karloman en 771.
(3) t An. 811. Imperator, placito général! secundum consuetudinem Aquis habito, in très partes
regni sui totidem exercitus misit : unnm trans Albiam . alterum in Pannonias . tertium in
Brittones ad eorum perfidiam puniendam. Qui omnes, rebus prospéré gestis, incolomes regressi sunt. — {Annal. Francor, Loisel. dans Du Chesne, eod. anno, Hist. Franc. Script. Il, p. 48 ; cf. Eginhardi Annal. Ibid. p. 257).
lARNHlTIN ROI BRETON
Débonnaire, en 816, à Helocar, évêque d'Alelh et abbé de Gaél, ajoute quelques détails. On y lit que sous le règne de Charlemagne, c au temps de la rébellion D (tempore rebellionisj , Téglise de saint Meen et de saint Judicaél située au lieu dit Gaél fWadell et celte qui était dans Tîle de Saint-Malo, furent dévastées et » brûlées par les armées en campagne ; incendie dans lequel périrent le trésor » de chacune de ces églises, tous les objets consacrés au culte, et tous les titres » sur lesquels reposaient leurs droits et leur richesse (1). > Cette campagne de 811 fut donc très violente puisqu’elle n’épargna même pas les églises, et ses sévices semblent avoir porté principalement sur le diocèse d’Aleth. La tradition populaire garda le souvenir de la prise de cette ville par l’armée de Charlemagne ; nous le retrouverons plus tard dans les chansons de geste.
§ 2. — Sous Louis le Débonnaire, — larnhitin.
Dès qu’on apprit en Bretagne la mort du grand empereur (28 janvier 814), les Bretons se soulevèrent et rejetant le joug des Franks remirent à leur tête leurs chefs nationaux. Il y a un acte du Cartulaire de Redon concernant une terre de la paroisse de Carentoir et ainsi daté : Oci fut fait dans l’année même où » l’empereur Charles rendit l’esprit, régnant larnhitin, Wido comte, Isaac évêque » [de Vannes] (2). » Qu’est-ce que ce larnhitin dont on annonce ici inopinément le règne? où régnait-il? Son nom dénonce un Breton ; plusieurs chartes de Redon lui attribuent le titre de machtiern ou chef de plou ; il avait même plus d’un plou, il en possédait une collection, entre autres, ceux de Molac, de Pleucadeuc, de Rufiac, de Carentoir (3), tous les quatre contigus et (surtout les trois derniers) de grande étendue, remplissant tout le territoire du bassin de l’Out entre la rivière d’Aff et celle de la Claie, formant là, dans le Vannetais oriental, une véritable principauté.
(1) La charte de Louis le Débonnaire porte ; « ... Tempore rebellionis, domus ecclesiœ S. Mevenni et S. Judicaelis quœ est in loco nuncupante Wadel, necnon [ecclesiœ] in alio loco, in insula quæ vocatur Machuti, depopulantibus hostibus ignemque submittentibus^ non solum thésaurus ecclesiœ et ministeria ad officia ecclesiastica peragenda perierunt, verum etiam et strûmenta unde prœfatœ ecclesiœ ditatæ fuerant d (D. Morice, Preuves I, col. 225-226). Jusqu’ici tous les historiens bretons avaient attribué ces ravages à l’armée des Franks. Tout récemment, un critique s’est avisé de les imputer aux Bretons, en donnant apparemment au mot hostibus dans la bouche de Louis le Débonnaire le sens de c nos ennemis. » Mais, au moyen-âge et déjà au 1X« siècle, le sens propre d'hostis, c’est ïost, c’est-à-dire l’armée, surtout l’armée en campagne, tout aussi bien amie qu’ennemie, et Louis le Débonnaire se sert à dessein de ce terme pour laisser planer le doute sur la nationalité des auteurs de ces méfaits ; s’ils avaient été Bretons, il n’eût pas manqué de dire nettement : « rebellibus depopulantibus etc. » 11 ne le dit pas, parce que ces incendiaires c’étaient les osts, c’est-à-dire les armées des Franks. — Dans D. Morice, ce diplôme est ainsi daté : c Data Vil. Kal. Apr. (26 mars), anno, Christo propitio, imperii domini Ludovic! piisimi Augusti, indictione IX. » On a oublié, à l’impression, le chiffre de l’année du règne de Louis le Débonnaire. Mais je possède de cette pièce une copie ancienne où ce chiffre existe : c’est « anno iip » c’est-à-dire 816, qui correspond en effet à l’indiction ix ; et d’ailleurs « anno tertio » est aussi dans l’édition de D. Bouquet, Rec. des histor. de France, VI, p. 489-490.
(2) « Fuit hoc factum in ipso anno quo emisit spiritum Karolus imperator, régnante larnhitino, et Wido comité, et Isaac cpiscopo d {Cartul. de Redon, n» 135, p. 103).
(3) De 813, 814 à 827 et 830, on trouve souvent ce larnhitin, soit seul soit avec ses fils Portitoê et Wrbili, mentionné comme machtiern ou princeps plebis dans ces quatre plou; voir Cartul. de Redon, p. 112 (n® 146), 113 (n® 147), 129 (n® 166), 130 (n® 168), 203 (n® 251), 204 (n® 252), 206 (n® 255), 216 (n® 267), etc.