‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 62 sur 392 · ATTAQUES DU CONCILE DE TOUL CONTRE SALOMON · texte numérisé non relu

ATTAQUES DU CONCILE DE TOUL CONTRE SALOMON

de ses Bretons ; leur premier exploit commun fut d’expulser de son duché du Maine, constitué pour lui deux ans plus tôt (voir ci-dessus p. 80-81), le prince Louis, héritier présomptif du roi Charles, et de le chasser au-delà de la Seine. Puis ils appelèrent, pour remettre un peu d’ordre dans les Gaules, Louis roi de Germanie qui fit déposer son frère le roi Charles, le mit en fuite sans combat et s’empara de presque tout son royaume (1). Mais l’année suivante (859), il en fut lui-même chassé à l’improviste sans grande résistance (2). Et il est à croire que les Bretons, qui n’avaient nul intérêt dans ces querelles, seraient restés chez eux bien tranquilles sans les imprudentes provocations lancées à leur adresse par ceux-là même à qui leur caractère eût dû imposer une mission de paix.

Il s’agit des évêques des Gaules assemblés en concile à Toul en 859, et qui jugèrent à propos d’adresser à quatre évêques de Bretagne absents de ce concile une lettre relative, dans sa première partie, aux affaires ecclésiastiques dont nous parlerons plus loin, mais qui se terminait par un « Avis au roi Salomon, » que les évêques bretons étaient chargés de lui transmettre de la part des pères de Toul. Aussi peu polis que ceux du concile de 850 (ci-dessus p. 62), ces évêques ne daignent pas donner à Salomon son titre de roi ou de duc ; ils l’appellent dédaigneusement d Salomon qui tient le pays des Bretons », et ils lui font savoir y> que c’est au grand péril de son âme qu’il a envahi la souveraineté des Bretons » malgré la fidélité jurée par lui au roi Charles, alors que les Bretons avaient y> été dès le principe soumis auxFranks et astreints à leur payer tribut : coutume

depuis peu interrompue, qu’il fallait reprendre. Si Salomon y manquait, s’il » persistait dans cette rébellion et dans cette impiété, s’il n’en faisait pénitence, » Dieu lui ôterait bientôt sa puissance usurpée et tirerait de lui une juste ven- D geance (3) I >

Ce manifeste, on le voit, n’a rien de religieux et traite un sujet absolument étranger à la compétence du concile. Factum exclusivement politique, faux au fond, injurieux en la forme, — on serait stupéfait de voir une telle pièce sortir d’une assemblée d’évêques, si l’on ne savait ces évêques tout dévoués, non pas seulement au roi Charles, mais au moins autant à la cause du fougueux Actard, et décidés à ne perdre aucune occasion de maltraiter, pour le venger, les pauvres Bretons.

On ne s’étonnera point que Salomon de Bretagne, ainsi attaqué, vilipendé par les dévoués de Charles, n’ait persisté dans son attitude hostile contre ce dernier. En 859, il continue d’être l’allié de Robert le Fort et devient celui de Pépin II roi d’Aquitaine, tous deux en guerre avec le roi Chauve (4). En 861, Robert fait sa

(1) Annal. Prancor. Bertinian. ann. 858, dans D. Bouquet VII, p. 73.

(2) Id. ann. 859, Ibid. p. 75.

(3) c Placuit universali concilio (disent les pères du concile de Toul aux évêques bretons) ut Salomoni, qui Britannorum tenet regionem, suggeratis.... ut consideret quanta animœ suce periculo Britannorum dominationem inoaserit, cùm domno nostro régi Carolo fidelitatem prius juraverit ; — ut recordetur gentem Britannorum Francis ah initia fuisse subjectam et statutum dépendisse trihutum, ac per hoc non dedignetur ad nuper omissam reverti consuetudinem... Nisi enim sc ab hac audacia et impielate retraxerit et divina pœnitudine deleoerit quod deliquit, cito ei Deus usur~ patam auferet potestatem et debitam inferet ultionem • (Sirmond, Concil. Galt. 111, p. 149 ; D. Morice Preuves I. col. 310).

(4) t Pippinus Rotberto comiti et Brittonibus sociatur. » (Annal. Fr. Berlin, an. 859, D. Bouquet VU, p. 75 )

TRAITÉ d’ENTRAMMES, ENTRE SALOMON ET CHARLES LE CHAUVE.

paix avec Charles, qui lui donne le poste de comte d’Angers et un duché ou grand commandement militaire entre la Seine et la Loire. C’était là une grande force pour la cause royale. Mais voilà que deux autres comtes, Gonfrid et Gozfred, jusque-là dévoués au roi, l’abandonnent (en 861), s’unissent contre lui à Salomon (1), et l’année suivante (862) entraînent dans leur défection le prince Louis, l’héritier de la couronne : Salomon est toujours l’àme de cette ligue. Pour soutenir la lutte il n’hésite point à s’allier aux Normands de la Seine ; il leur emprunte douze vaisseaux, mais Robert le Fort les lui enlève et lui enlève même l’alliance des mécréants, qu’il retourne contre lui (2).

Dans celte même année 862, Louis le fils rebelle de Charles, soutenu par Gonfrid, par Gozfred, et par une armée tirée de Bretagne, fait un grand effort contre son père ou plutôt contre le principal champion de la cause royale, Robert le Fort. Il ravage par le fer et par le feu son comté d’Angers et les territoires voisins : mais Robert tombe sur les Bretons revenant de cette razzia, reprend tout leur butin et tue plus de deux cents de leurs plus braves guerriers. Puis le prince Louis étant venu, pour venger cet échec, lui offrir la bataille, est battu à plate couture et n’a d’autre ressource que de se jeter aux pieds de son père, qui lui pardonne volontiers (3). Grâce à Robert le Fort voilà donc le roi pleinement vainqueur ; voilà le Breton Salomon, depuis cinq ans l’allié constant, sinon le promoteur de toutes les révoltes, le voilà réduit à ses propres forces ; sans doute il va payer cher ses continuelles hostilités et se voir en butte aux attaques de toute la Gaule. Ce n’est pourtant pas tout à fait ce qui arrive, car dans les Annales de Saint-Bertin, on lit :

<1: En l’an 863, le roi Charles se rend au Mans et de là jusqu’au monastère d’Entrammes (Interamnisj (4), où Salomon, duc des Bretons, vient le trouver, se recommande à lui et lui jure fidélité, ainsi que les principaux seigneurs de Bretagne qui l’accompagnent ; il lui paie en outre le tribut de cette terre, selon l’ancienne coutume. Charles, pour reconnaître le mérite de sa fidélité, lui donne à titre bénéfice le territoire dit Entre Deux Eaux et l’abbaye de Saint-Aubin d’Angers. Le roi reçoit également à Entrammes Gozfred, Roric, Herivée et les autres comtes qui depuis longtemps s’étaient séparés de lui ; il leur pardonne et il les comble d’honneurs, de là il s’en retourne au Mans célébrer la Pâque (5). »

Cette entrevue d’Entrammes opéra le réconciliation de Charles le Chauve avec cette faction considérable appelée c le parti des Comtes, » qui depuis six ans lui faisait la guerre, soutenue surtout par son alliance avec le roi de Bretagne. Malgré les victoires de Robert le Fort, les conditions de cette paix furent, on le voit, très douces pour les comtes, qui reçurent avec leur pardon de nouveaux honneurs. Quant à Salomon, la fidélité jurée par lui au roi, à l’imitation d’Erispoê,

(1) Annal. Berlin, an. 861, D. Bouquet, VU, p. 77; cf. Annal Metlens. Ibid. p. 190.

(2) Annal. Berlin, an. 862, Ibid. p. 78.

(3) Id. an. 862, Ibid. p. 78 et 79.

(4) Entrammes, auj. com“« du c*®» et arrond. de Laval, dép. de la Mayenne.

(5) c ... Salomon dux Brittonum cum primoribus suœ gentis illi (Carolo régi) obviam venit, seque illi commendat et fidelitatem jurât, omnesque primores Britanniæ jurare facit, et censum illius terræ secundum antiquam consuetudinem illi exsolvit. Gui Carolus, ob fidelitatis suœ meritum, partem terræ quæ Inler duas Aquas dicitur et abbatiam S. Albini in beneficium donat. » etc. {Annal. Berlin. an. 863, dans D. Bouquet, Vil, p. 80.) En 863, Pâques était le 11 avril.

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