‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 66 sur 392 · TRAITÉ DE COMPÏÈGNE ENTRE SALOMON ET LE ROI CHARLES · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE COMPÏÈGNE ENTRE SALOMON ET LE ROI CHARLES

évêchés. En retour de cette nouvelle province, dont la possession était assurée à lui et à son üls, Salomon jura de nouveau, par l’organe de Pascwiten, de garder la paix et la fidélité envers le roi Charles et en outre de l’assister contre ses ennemis : ce qui implique entre les deux souverains une alliance tout au moins défensive (1).

Charles le Chauve ne réglait certainement pas sa politique sur les récriminations, les accusations et les injures des évêques franks contre les Bretons. Dans le traité d’Entrammes conclu en 863, il avait rémunéré < la fidélité méritoire » de Salomon en lui donnant l’ahhaye de Saint-Aubin d’Angers et le joli territoire d’Entre Deux Eaux (ci-dessus p. 86); maintenant il le récompensait de nouveau par le don d’une province : et cependant de 863 à 867, comme de 858 à 863, cette fidélité s’était surtout manifestée par l’alliance des Bretons tantôt avec les mécontents de l’aristocratie franke, tantôt avec les Normands. Notons aussi que dans le traité de 867 il n’est plus du tout question de tribut, et c’est justice, car dans toutes les assertions des évêques franks sur l’acceptation de cette marque de dépendance par les prédécesseurs de Salomon, c’est-à-dire par Erispoë, Nominoë et les anciens princes bretons avant la conquête de Charlemagne, en tout cela il n’y a pas un mot de vrai.

L’annexion de l’Avranchin et du Cotentin marque la plus large extension territoriale de la monarchie bretonne au siècle. La limite Est de cette monarchie était alors marquée (en partant du Nord) par le cours de la Vire, puis par celui de la Mayenne; la limite Sud d’Angers à Ancenis par la Loire, et au delà de la Loire par celle du pays de Retz jusqu’à la mer. Aussi Salomon, non sans pompe mais non sans droit, s’intitulait-il, dans un diplôme de l’an 869 : a Salomon par la grâce de Dieu prince de toute la Bretagne et d'une grande partie D des Gaules (2). i Le territoire formant alors son royaume était au moins double en étendue de celui dans lequel s’était renfermée du VI® au IX® siècle l’occupation bretonne (3).

Le traité de Compiègne de 867 ouvre la troisième et dernière phase des relations de Salomon avec la royauté franke. Dans cette phase les rapports de part et d’autre furent beaucoup plus satisfaisants, beaucoup plus amicaux que dans les deux premières. Le roi frank renonça à toutes ses tentatives pour réduire le prince breton au rôle d’un vassal subalterne asservi au paiement d’un tribut,

11 lui reconnut même nettement, nous le verrons, le caractère de souverain. Salomon de son côté resta jusqu’à sa mort, pour le roi carolingien, un allié fidèle, utile et vaillant.

En 868, les Normands ayant renouvelé leurs ravages et Charles le Chauve manifestant le dessein d’aller les combattre. Salomon lui fit dire par un messager spécial de ne pas s’en mettre en peine parce qu’il s’en chargeait, le priant seule-

(1) « Et ex parte Salomonis a præfato ipsius vicario (i. e. Pascwiten) fidelitatis et pacis atque prœstandi adjutorium contra inimicos suos sacramentum ea conditione (Karolus rex) suscipit, ut Salomon et filins ejus, cum Iiis qnœ antea habebat, hoc donum (i. e. comitatum Constantinum) etiam habeant. » (Annal, Berlin. Ibid.)

(2) « Salomon gratia Dei totius Britanniæ magnæque partis Galliarum princeps. » (Acte du

12 avril 869, dans le Cartul. de Redon, p. 189, n° 241.)

(3) Voir les limites de la monarchie bretonne en 867 dans la planche iii, p. 64 ci-dessus.

héroïsme de gürvant en face des normands.*

ment de lui envoyer son fils Carloman avec un petit corps de troupes. Charles ravi de ce message dépêcha vers Salomon Engelramn, son camérier, le chef des huissiers du palais et Tun de ses conseillers intimes, avec charge de lui remettre une couronne d’or garnie de gemmes et des ornements royaux de toute beauté (1). Carloman vint aussi avec quelques escadrons, mais ils ne firent que piller le pays et on les renvoya le plus tôt possible. Salomon suffit seul, cette année-là, à tenir les pirates en échec (2). Ses attaques réitérées les attirèrent en Bretagne, vers l’embouchure de la Loire et le bas cours de la Vilaine. Le 25 mai 869, l’armée bretonne. Salomon en tête, campait sur la rive gauche de ce dernier fleuve , dans la paroisse d’Avessac près Redon, ayant en face d’elle sur l’autre bord les hordes normandes d’Hastiug (3). Là un guerrier breton, Gurvant, qui avait épousé la fille du roi Erispoë, se signala par un trait d’audace qu’on ne peut omettre.

Un soir, on parlait dans le camp breton de la cruauté et de l’extrême audace des Normands, on en contait de prodigieux exemples. Fatigué de ces propos qui tournaient de façon ou d’autre à la gloire de l’ennemi, Gurvant s’écrie que ces pirates ne lui inspirent aucune crainte, et que si le roi Salomon venait à se retirer avec son armée, lui Gurvant et ses fidèles au nombre de deux cents, resteraient volontiers au lieu où ils sont, trois jours durant après le départ du roi, pour attendre les attaques d’Hasting et de toutes ses hordes. La flotte normande très nombreuse était' mouillée à 8 milles seulement (environ trois lieues) du camp breton; aussi la bravade de Gurvant fut bientôt rapportée à Hasting. Après divers combats, la paix se fit entre les deux partis, et pour 500 vaches qu’on lui livra le chef normand s’engagea à se retirer et à cesser ses ravages. Avant de partir, Hasting envoya un de ses guerriers dire à Salomon :

— a On a rapporté à mon seigneur que tu as dans ton armée un chef assez hardi pour s’être vanté de demeurer seul ici avec ses hommes, après ton départ, à nous attendre. S’il est capable de le faire, qu’il reste ici tout de suite, mon maître est curieux de voir et de connaître un pareil brave. »

Salomon demande à Gurvant s’il a proféré une telle folie. Le comte avoue le propos et demande au roi la permission de tenir sa parole. Refus absolu du roi :

— Alors, seigneur, dit Gurvant, je quitte ton service et je reste ici avec mes hommes.

Salomon veut au moins renforcer un peu son bataillon, l’autre s’y refuse. Devant un tel entêtement le roi cède et se retire, et Gurvant avec ses deux cents braves attend tranquillement pendant cinq jours l’armée d’Hasting. La sixième nuit après le départ de Salomon, Hasting relâche un prisonnier de guerre et l’envoie dire à Gurvant que s’il veut se trouver le lendemain enlre la deuxième et la troisième heure du jour (huit à neuf heures du matin) à un certain gué, il pourra avoir avec le chef normand l’entrevue dont il a exprimé le désir. Il s’y rend à l’heure dite, et voyant ce gué interposé comme un obstacle, comme une

(1) « Ad quem (Salomonem) rex præmittens Engelramnam cum corona auro et gemmis ornata, sed et cum omni paramento repiocultü exculto. » {Ann. Bertin. D. Bouquet Vli, p. 101).

(2) Ann. Bertin. an. 868, dans D. Bouquet Vil, p. 101-102.

(3) « Factum est hoc in pago Namnetico, in plebe Davizac (et non Clavizac), ubi Salomon et omnes Brittones contra Normannos in procinctu belli crant, viiii Kal. Junii, feria iii, anno ab Incarnatione Domini dgcglxviiii. » (Acte du 25 mai 869, Cartul. de Bedon, n® 242, p. 193-194.)

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