SALOMON VEUT FAIRE LE PÈLERINAGE DE ROME
défense, entre lui et Tennemi, il le traverse et s’établit sur l’autre bord. Stupéfaits d’une telle audace, les Normands ne paraissent pas. Gurvant reste là impassible non seulement jusqu’à neuf heures mais jusqu’à midi — rien ne vient — et à midi il se retire enfin, après avoir attendu, c’est-à-dire bravé cinq heures durant Hasting et toute son armée (1).
La paix conclue par Salomon avec les Normands en 869 permit de faire tranquillement la vendange dans le pays d’Anjou et donna le temps à Charles le Chauve de prendre des mesures utiles pour protéger la vallée de la Loire, entre autres, de réorganiser le duché ou commandement militaire d’entre Loire et Seine sous les ordres d’Hugues l’Abbé fils de Robert le Fort, de rétablir les enceintes murales du Mans et de Tours, etc. (2). Si bien qu’en 870 et 871 les bords de la Loire furent délivrés de la présence ou du moins des ravages des pirates (3).
Cette paix, ce calme au moins relatif et très appréciable, inspirèrent au roi Salomon l’idée de faire un pèlerinage à Rome. L’espoir de mettre fin aux difficultés ecclésiastiques, passablement ennuyeuses, dont nous parlerons plus loin (au § 3 du présent chapitre), cet espoir fut sans doute pour beaucoup dans ce projet; mais le principal, le véritable motif du roi, c’était d’aller ouvrir son àme au pape. Quoique l’opinion publique semble n’avoir jamais complètement connu en Bretagne toute la part de Salomon dans l’assassinat d’Erispoê, le remords de ce crime, un peu assoupi d’abord par le bouillonnement des passions et le bruit des événements, se réveillait dans le cœur du coupable avec une force extraordinaire, à mesure que l’accroissement simultané de sa gloire, de sa puissance et de son âge le rendaient pour son peuple, pour les étrangers eux-mémes, plus majestueux et plus vénérable. Il voulait surtout aller à Rome pour confesser son crime au Saint-Père, et recevoir de lui l’absolution avec une pénitence- dont le strict accomplissement pourrait seul, sinon calmer, du moins atténuer le cruel et perpétuel tourment de sa conscience.
Mais pour quitter son royaume il lui fallait le consentement des représentants de la Bretagne ; comtes, tierns, machtierns, évêques, abbés, etc., il convoqua tous les principaux de la nation en une grande assemblée, et là, sans parler de sa conscience, il insista fortement sur les difficultés et nécessités politico-religieuses qui exigeaient le voyage, et sur la tranquillité bien assurée qui lui permettait de s’absenter quelques mois sans inconvénient. Il eut beau dire : l’assemblée entière se souleva contre cette idée. Les loups rôdaient encore aukuir du bercail : le berger absent, ils tomberaient sur les brebis. Devant une opposition si véhémente et si unanime. Salomon dut renoncer à son projet (4). Il envoya au pape une solennelle ambassade conduite par l’évêque de Vannes (5) et son archidiacre,
(1) Sur l’histoire de Gurvant (ürfandus), voir Reginon. Chron. édit. 1666, f. 43; Annal. Mettens. dans D. Bouquet VU, p. *201.
(2) Annal. Berlin, an 869, dans D. Bouquet VII, p. 107.
(3) Voir Mabile, Les invasions normandes dans la Loire, Biblioth. de l’Ecole des Chartes, année 1869, p. 179.
(4) L’assemblée qui s’opposa au pèlerinage de Salomon à Rome dut se tenir dans la première partie de l’année 871 . car un acte du 9 juillet de cette même année 871 est daté « in illo anno quando voluit rex Salomon Romam ire, sed principes ejus non dimiserunt propter timorem Normannorum » {Cartiil. de Redon, n® ‘247, p. 199).
(5) Ce n’était plus Courantgen, il était mort de 868 à 870, celui-ci s’appelait Jérémie ; il est nommé dans la lettre de Salomon au pape mentionnée un peu plus bas.
SIÈGE d’aNGERS par LES FRANKS ET LES BRETONS.
chargée de faire connaître au Saint-Père — en ce moment Adrien II — robslacle qui empêchait le prince de se rendre à Rome, chargée aussi d’offrir au pontife, au nom de celui-ci, de magnifiques présents, entre autres, une statue d’or enrichie de pierreries du poids et de la taille de Salomon. Enfin les ambassadeurs remirent au pape une pieuse épître, dans laquelle le roi de Bretagne le suppliait de lui envoyer quelque belle relique pour un monastère qu’il était en train de bâtir. Adrien II lui fit don d’un bras du saint pape Léon III Voilà ce que nous apprennent deux lettres authentiques conservées dans le Cartulaire de Redon (1). Y eut-il quelque autre correspondance secrète où le roi confessait son crime? Nous l’ignorons.
Les Bretons avaient été bien avisés en prévoyant le retour prochain des Normands. En 872, ils envahirent de nouveau la vallée de la Loire et y firent de grands ravages. Les Angevins menacés par ce fléau abandonnèrent leur ville et la laissèrent toute déserte à la discrétion des hordes d’Hasting. Les pirates trouvant la situation fort commode, maisons bien bâties, enceinte facile à défendre, excellente station navale tout à portée de la Loire, résolurent de s’y établir à demeure, firent venir leurs femmes et leurs enfants et emménagèrent, comme de bons bourgeois, leur butin et leurs nippes dans les logis laissés vides par les Angevins. Le roi des Gaules frémit en apprenant le fait. Tant qu’ils se bornaient à occuper des îles, des ports, des bourgades, on avait toujours l’espoir fondé de les en voir déguerpir. Mais que ce terrible fléau (perniciosa pestisi vint s’installer régulièrement, s’incruster à demeure, in œternum, au beau milieu de la Gaule, les Franks ne purent se résigner à cette idée. L’année suivante (873), Chartes le Chauve annonça à son armée qu’il allait la conduire en Bretagne; il la conduisit droit à Angers, mit le siège devant cette ville, et loin de songer à combattre les Bretons, il demanda à leur roi de l’assister dans ce siège. Salomon, avec une armée nombreuse , arriva aussitôt.
L’armée franke était postée sur la rive gauche de la Maine, l’armée bretonne sur la rive droite, — la Maine étant alors considérée comme la limite du royaume breton du côté de l’Est (2). La ville d’Angers ne s’étendait guère que sur la rive gauche; le quartier de la rivo droite (appelé aujourd’hui la DoutreJ étant alors un faubourg peu important que les Bretons occupèrent sans résistance. Sur l’autre rive c’était autre chose ; les Normands ne s’étaient pas contentés de réparer l’enceinte gallo-romaine, ils l’avaient renforcée, amplifiée, étendue par un système de fossés et de retranchements formidables (3), d’où ils s’élançaient avec audace pour faire sur les assiégeants de terribles sorties. Aussi, pour s’en préserver, pour contenir les assiégés dans la place, la première opération de Charles le Chauve fut de l’entourer d’une très forte palissade, formant ce qu’on appela plus tard dans les grands sièges un mur de circonvallation (4). L’utilité
(1) Lettre de Salomon au pape Adrien II, et réponse du pape à Salomon, CartuL de Redon, n^* 89 et 90, p. 67 et 68.
(2) c Et quia Medana fluvius a partibus Britanniæ urbis murum abluebat, Salomoni régi Brittonum (Carolus) mandat ut, contractis auxiliis citius adventaret... Qui, assumptis secum multis Brittonum millibus, super ripam fluminis Medanæ tentoria fixit. > {Reginonis Chronic. an. 873, édit. 1566, f. 42 v«.)
(3) c Diruta réparant, fossas vallaqne rénovant » (Reginon, ibid.),
(4) « Castris in ciruitu positis, ci^îtatem obsidione cinxit... Ex omnibus partibus urbe obsidione circumdata » (Reginon, ibid.).