CORRESPONDANCE DU ROI SALOMON
On trouve aussi quelques traits relatifs à ces affaires dans diverses lettres du pape Adrien II de 868 à 870, mais dont l’importance pour notre sujet est beaucoup moindre parce qu’elles concernent presque exclusivement la situation personnelle d’Actard.
La lettre du concile de Toul est adressée à quatre évêques bretons (1) nommés Fastcaire, Warner, Garubrius et Félix. Quels étaient les sièges de ces quatre prélats? Pourquoi cette lettre à eux plutôt qu’à d’autres, quand il existait au moins neuf évêques en Bretagne? Impossible de répondre à ces questions. Nous avons vu plus haut (p. 85) l’insolente admonestation au roi Salomon contenue dans cette lettre. Par ailleurs, les prélats de Toul reprochent aux évêques bretons de ne point communiquer avec les autres évêques de la Gaule, de ne point venir à leurs conciles quoique dûment convoqués. Ils les accusent de fréquenter les excommuniés. Ils les exhortent à reconnaître l’autorité du métropolitain de Tours et rejettent sur le roi Salomon, non sur les évêques, les torts des Bretons en cette matière. Le ton de celte pièce, fort insolent envers Salomon, garde vis à vis des évêques bretons certains ménagements.
La première lettre du pape Nicolas I«^ est la réponse adressée en 865 (2) à une lettre où le roi Salomon lui avait demandé le pallium pour Festinien, archevêque de Dol (3). Le pape ne repousse pas cette requête, il ajourne la réponse sur le fond parce que la demande du pallium n’a pas été faite par Festinien en forme régulière : il faut faire passer au pape les lettres du Saint-Siège reçues par les prédécesseurs de Festinien lorsque les prédécesseurs de Nicolas F** leur avaient envoyé le pallium ; il faut de plus un messager spécial de l’évêque, pour porter la profession de foi catholique de Festinien et sa promesse de se soumettre aux decrets émanés de la chaire de Pierre ; il faut que ce messager ait le loisir de rester à Rome au moins trente jours, afin de pouvoir donner le temps suffisant aux démarches requises en cette affaire (4). Peut-être le pape pensait-il, par cette fin de non recevoir, se débarrasser honnêtement de la demande du pallium, car il était bien impossible à l’évêque ou archevêque de Dol de prouver la concession d’une telle grâce à aucun de ses prédécesseurs. Il est remarquable néanmoins que dans cette lettre le pape n’exprime aucune objection contre la métropole de Dol, aucune réserve en faveur de celle de Tours : ou il n’était pas encore au courant de cette querelle, ou il entendait garder jusqu’à nouvel ordre la neutralité.
Salomon insista de nouveau pour obtenir le pallium en faveur de Festinien ;
(1) « Fastcario, Wcmario, Garubrio, Felici. » Sirmond, Concil. Gall, IIl, p. 148; D. Morice Preuves 1 , 309.
(2) La date de cette pièce est ainsi marquée : « Datum viii Kalcndas Junii, indictione xiii. » (D. Morice, Preuves I, 319.) Sous le pontidcat de Nicolas l*'. Tannée 865 est la seule à laquelle convienne Tindiction 13. 11 s’agit donc ici du 25 mai 865. D. Morice indique à tort cette pièce comme la seconde des trois lettres de Nicolas l*** au roi Salomon publiées par lui ; c’est en réalité la première.
(3) « Igitur deprecamini nos ut pallium fratri et coepiscopo nostro Festiniano, qui ecclesiœ sancti Samsonis prœesse dignoscitur, dirigamus » etc. (D. Morice, Ibid. 318). L’église que Festinien gouvernait était incontestablement celle de Dol , et le pape l’appelle sans hésiter « l’église de saint Samson , » ce qui veut dire que S. Samson en avait été le premier évêque. Le pape eût-il pu parler ainsi en 865, s’il n’y avait pas eu d’évêque à Dol avant Nominoé , comme voudraient nous le persuader certains critiques?
(4) Voir cette lettre dans D. Morice, Ibid, et dans D. Bouquet VII, p. 408-409.
AVEC LE PAPE NICOLAS l®^
la seconde lettre de Nicolas !«*■ répond à cette nouvelle instance du roi (1), elle diffère notablement de la première réponse. Le pape ne revient pas sur les formalités requises pour la demande du pallium ; mais il déclare nettement à Salomon que, d’après les actes et documents des papes ses prédécesseurs, c’est Tours qui est la métropole des Bretons (2), et ù laquelle ils doivent se soumettre. Toutefois si les Bretons ont des preuves qu’il ait existé chez eux une métropole, qu’ils les fassent voir, qu’ils envoient ces preuves à Rome ; Tours exposera de son côté les arguments et les documents sur lesquels elle fonde son droit, — et le pape, prenant connaissance du tout, jugera l’affaire (3). C’est là, au fond, la réponse à la demande du pallium, car si l’église de Dol prétend indûment à la dignité de métropole, le pape ne peut accorder à son titulaire une faveur qui semblerait consacrer cette usurpation. — Cette lettre, non datée, se place certainement entre la précédente et la suivante; elle doit être de la fin de 865 ou du commencement de 866.
La troisième épître de Nicolas I®**, écrite de mai à juillet 866 (4), probablement vers le 17 mai, n’est pas, comme les deux précédentes, une réponse à une lettre portant sur un objet unique et déterminé. C’est une sorte d’instruction générale adressée au roi Salomon, concernant toutes les difficultés ecclésiastiques alors pendantes en Bretagne. Dans sa première épître (du 25 mai 865) le pape semblait très neuf en ces matières, au point de ne pas même mentionner, à propos du pallium, la querelle de la métropole. Depuis lors, il a fait de grands progrès, il a eu sur ces affaires un bon maître, il les sait toutes sur le bout du doigt. Il commence par les évêques simoniaques dont il connaît toute l’histoire ; aussi n’ose-t-il pas affirmer positivement que l’aveu de leurs crimes, fait par eux au synode de Coêtlouh, fut l’effet de la violence ; a on peut le croire, dit-il, potest credi, » il n’ose pas aller plus loin : réserve timide et, nous l’avons déjà remarqué (p. 56), tout à fait insuffisante pour infirmer la valeur sérieuse, la sincérité de la confession des simoniaques. Aussi le pape propose de recommencer leur procès, mais devant douze évêques présidés par l’archevêque de Tours. Car maintenant il n’hésite plus du tout sur la question de la métropole : « La loi de l’Église votre » mère, dit-il à Salomon, c’est que tous les évêques de votre royaume doivent être » soumis par vous à l’archevêque de Tours, et à sa juridiction ; c’est leur métropoli- » tain et ils sont ses suflfragants (5). » Pourtant si Salomon se défie, dans la question,
(1) « Lectis glorifie vestrœ litteris (dit le pape) reperimiis in eis vos nobis mandasse, quod et ante vos sæpe mandastis, scilicet, ut pallium Fesiiniano , venerabili Dolensi antistiti, ab apostolica Sede mitteremus. » (D. Morice Preuves 1, 319). Ici le pape appelle positivement Festiuien évêque de Dol ; donc au IX*^ siècle, vingt ans après la date (848) à laquelle certains critiques placent la fondation de l’évêché de Dol, la cour de Rome professait que l’église de Dol avait été fondée au Vl« siècle par saint Samson ; voir la note 3 de la page précédente.
(2) « Metropolis enim vestra est Turonensis ecclesia, ut sese liabent munimenta prædecessorum nostrorum et priorum exempla ostendunt, ad quam vestrœ regionis cpiscopos oportet recurrere » etc. (Id. Ibid.)
(3) Voir cette lettre dans D. Rouquet Vil, p. 409-410, et dans D. Morice (Pr. 1, 319), qui l’intitule à tort « troisième lettre du pape Nicolas 1«‘‘ à Salomon ; » c’est deuxième lettre qu’il faut dire.
(4) Voir Chron. Namnetense, édit. Merlet, p. 62 note 2. Cette lettre à Salomon a dû être écrite par le pape Nicolas R>' en même temps que celle du même à Festinicn dont nous allons parler tout à l’heure (p. 98) et qui est du 17 mai 866. Dom Morice donne cette lettre comme la première des trois écrites par le pape Nicolas 1"^ au roi Salomon; en réalité, c’est, dans l’ordre chronologique, la troisième.
(5) « Hœc est lex ecclesiæ matris tuœ, videlicet, ut omnes episcopos regni tui ad Turonenscm archiepiscopum mittere non dctrectes, ipsiusque judicium postiilare non dedigneris. Ipse enim est metropolitanus , omnesque episcopi regni tui cjus suffraganei sunt. » (D. Bouquet Vil, p. 407; D. Morice Preuves 1 , 317.)