‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 73 sur 392 · LETTRE DU CONCILE DE SOISSONS CONTRE LES BRETONS · texte numérisé non relu

LETTRE DU CONCILE DE SOISSONS CONTRE LES BRETONS

mettre le feu, c’est-à-dire accabler les Bretons sous le poids des anathèmes du Saint-Siège. Pour que le Saint-Père, assez disposé par douceur naturelle et par prudence, à garder envers le roi Salomon de grands ménagements, fût forcé de faire violence à sa mansuétude et de lancer ses foudres sur les pauvres Bretons, il eut soin de lui en faire intimer l’ordre par le concile national des Gaules réuni à Soissons en 866. Nous avons vu plus haut (p. 87) avec quelle violence la lettre synodique du 18 août, adressée au pape par ce concile, dénonce € l’indomptable férocité des Bretons ^ et les voue aux coups les plus implacables de la puissance pontificale. Nous ne reviendrons pas sur le côté exclusivement politique de cette odieuse pièce. Nous allons en examiner, je ne dirai pas la partie purement ecclésiastique, le mot ne serait pas exact, mais celle oû la passion politique, usant d’hypocrisie , prend un masque religieux.

On y retrouve nécessairement au grand complet, exagérés, envenimés par de nouvelles imputations, tous les griefs relevés contre les Bretons depuis le règne de Nominoë. On les dénonce d’abord comme ayant abjuré depuis environ vingt ans(l) toute soumission envers la métropole de Tours, tout rapport avec elle, tout commerce avec l’église des Gaules et ses conciles : d’oû vient , conclut la lettre synodique, que les Bretons c n’ont plus de culte (2) » et sont tombés à l’état de horde sauvage. — Puis on ressasse, bien entendu, toute l’histoire des évêques sfmoniagues, chassés de leurs sièges sans jugement : on ne dit pas qu’ayant avoué leur indignité ils s’étaient eux-mêmes démis de leurs fonctions. Mais on nous apprend qu’en cette année même 866, par déférence pour les instructions du Saint-Père, le roi Salomon avait rétabli quelques-uns de ces évêques, Bretons de langue et de race (3) et que toutefois il en restait encore deux vivants, Salacon de Dol et Susannus de Vannes, toujours exclus de leurs sièges occupés par des intrus (4) et l’un de ces intrus, chose curieuse, était justement ce Festinien de Dol, que le pape Nicolas, l’année précédente, dans une lettre adressée au roi Salomon, appelait « son frère et son collègue dans Vépiscopat » (5). Quant aux évêques rétablis par Salomon, il est difficile de voir en eux Félix de Quimper et Libéralis de Léon, car par leurs noms et par ce que nous savons d’eux, ces deux-ci ne semblent point avoir été des Bretons. Cependant, avec Susannus et Salacon, la Chronique de Nantes n’en

(1) 1 Jam vicenuSf et eo licet paululum, adsit annus, quo, tyrannica feritate resumpta, (Brittones) illi scdi (Turonico) nullo pacto se subdant » (D. Morice Pr. I. 321). C’est seulement en 848 que Nominoë chassa les évêques simoniaques et érigea Dol en métropole ; mais dès le lendemain de la victoire de Ballon , c’est-à-dire en 845 ou 846, il avait dû interdire tout rapport entre les évêques de Bretagne et l'archevêque de Tours, tout dévoué aux Franks. C’est ce qu’indique le texte ci-dessus, suivant lequel, en 866, la rupture des Bretons avec Tours durait depuis vingt ans.

(2) « Unde fit ut nullus cultus religionis inter eos ! » (D. Morice Pr. I, 321) Voir ci-dessus p. 87.

(3) « De episcopis autem ab eisdem temere et irreverenter ejectis, id est, de Salacone Dolense, adhuc quidem licet expulso superstite [et] Susanno Veneteusi adhuc superstite... cum adhuc ipsi exules demorentur, licet quosdam dux Britannicus inh'a præscntis anni spatium, vestræ auctoritatis iustitutis præmonitus, quossuœ gentis et linguœ esse nouerai, restituent. » (D. Bouquet VII, p. 587). D. Morice {Pr. I, 322) a imprimé entre quos et suœ gentis deux mots (non solummodo) qui sont de trop et doivent être supprimés. — Selon la Chronique de Verdun, Salacon serait mort moine dans l’abbaye de F’iavigny en 864 (D. Bouquet Vil, p. 248); mais l’autorité de cette Chronique, écrite deux cents ans plus tard (vers 1060) par Hugues abbé de Flavigny, ne peut entrer en balance avec celle d’un concile contemporain, dont plusieurs membres connaissaient certainement Salacon.

(4) « Duobus in ipsa sede nuncupative subrogatis... alioque indebite substituto » (D. Bouquet. VII, 687).

(5) « Fratri et coepiscopo nostro Festiniaiio, 9 voir ci-de.ssus p. 96 note 3.

ET VOYAGE DE l’ÉVÊQUE ACTARD A ROME.

nomme pas d'autre : nouvelle preuve que les notions fournies par celte chronique sur TafiFaire des simoniaques sont très défectueuses (1).

Ce n’est pas seulement l’administration ecclésiastique de Bretagne qui souffre (dit la lettre synodique) de la férocité des Bretons (criidelem eorum feritatemj ; ils abîment de leurs ravages tous les diocèses voisins, entre autres, Angers, le Mans, Tours, toute la Neuslrie. Mais le concile s’applique surtout à décrire, grossir, exagérer les infortunes d’Aclard. a Les Bretons, affirme-t-il, en dehors des murs D de la ville de Nantes lui ont ravi jusqu’à ce jour tout son diocèse et retiennent

par une obstinée usurpation tous les biens de son église (2)... A vrai dire, il est D dépouillé dé tout : de son diocèse, qu’il n’a aucun espoir de recouvrer ; du siège » même de son église (c’est-à-dire de Nantes), d’où il est chassé par la férocité et » la persécution continuelle de deux nations, les Bretons et les Normands. » Ils supplient donc le Saint-Père de prêter à Actard une oreille bienveillante, d’étendre sur lui sa main miséricordieuse, de lui accorder tous les secours, tous les soulagements dont il a besoin (3). Pour donner plus de poids à cette recommandation, les évêques du concile de Soissons firent d’Actard leur ambassadeur auprès du pape, lui donnant mandat, entre autres, d’aller à Rome développer et commenter devant Nicolas I®** le terrible réquisitoire fulminé par eux contre les Bretons.

Ainsi nanti, Actard partit pour la ville éternelle, persuadé qu’avec cette artillerie en poche, il lui serait facile d’écraser toute la Bretagne sous les anathèmes pontificaux et de se procurer à lui-même quelque beau et riche bénéfice. Mais il n’alla pas à Rome directement, il mit du temps à s’y rendre. Quand il arriva, bien des circonstances avaient changé. Le pape Nicolas I®** était mort (13 nov. 867). Adrien II qui venait de lui succéder (14 déc. 867) fut peut-être encore plus engoué d’Aclard que son prédécesseur; mais dans le royaume des Gaules, en ce qui touchait la Bretagne, la girouette politique avait tourné. Ennemi juré de Charles le Chauve en 866 quand le concile de Soissons le dévouait à toutes les foudres divines et humaines, le roi Salomon était devenu en 867 le meilleur allié du roi des Franks, qui comptait absolument sur lui pour contenir les Normands (voir ci-dessus p. 89-90) et qui eût vu de très mauvais œil son nouvel ’ami en butte aux censures de ses évêques ou aux anathèmes du pape. On rentra donc les foudres préparées à la requête du concile de Soissons et on laissa, jusqu’à nouvel ordre, les Bretons en paix.

Le pape Adrien II s’en dédommagea en redoublant de zèle pour a faire un sort D à Actard et lui donner quelque part une grande situation. Ce singulier évêque conta son histoire au pape avec beaucoup d’ornements, une vraie légende ;

(1) Voir à ce siyet rexcellcnt examen critique du morceau de la Chronique de Nantes relatif aux affaires ecclésiastiques de Bretagne sous Nominoê, dans Tédition de cette Chronique de M. René Merlet, Introduction, p. xlviii à lvi.

(2) « Hinc fit quod hactenus parochiam Namneticam a muro ejusdem urbis fratri nostro Actardo subreptam habeant, sed et res omnes ejusdem sedis obstinata pervasione detineant. » (D. Bouquet vu, p. 587 ; D. Morice Pr. 1, 322).

(3) « Cui (Actardo) petimus humiliter ut sublimitas (vestra) aurem pietatis clementcr accommodet. eique solitæ manum mansuetudinis porrigat; videlicet, ut rebus omnibus, id est sede sua, in qua spes nulla recuperandi sibi est, cum parochia cxspoliatus, pietatis vestrœ adminiculo adjuvetur, et sicut expulsus penitus a propria sede utriusque gentis, Northmannorum et Brittonum, feritate et continua persecutione habetur, censura vestri moderaminis relevetur. » (D. Bouquet, Ibid. ; D. Morice, Ibid. 322-323).

ROLE ANTI-BRETON DE l’ÉVÊQüE ACTARD,

le pape, bon homme, l’accepta d’emblée et se chargea de la répandre dans toute la chrétienté. Voici en quels termes Adrien II, en 868, parle d’Actard à Actard : « Frère Actard, la misère d’une longue et cruelle captivité vous a » fatigué, vous a brisé; entouré de hordes barbares, au milieu des glaives des » infidèles vous n’avez pas eu un moment de faiblesse. Arraché à ce péril,

» délivré par une merveille de la Providence, vous ne cessez de faire mille courses,

» de voyager de tous côtés en pèlerin, loin de votre propre église, de vos amis et D de vos proches, victime de la rage des barbares, de l’oppression continuelle des » Bretons dont vous êtes hélas ! trop voisin et dont la persécution est pour vous D pire que celle des pirates. Aussi, pour l’amour du seul vrai Dieu que vous avez B confessé malgré les mains, les glaives et les fureurs des païens, nous avons B résolu de vous accorder le pallium (1). b — Qu’y a-t-il sous toutes ces hyperboles? Tout au plus une courte captivité chez les Normands, probablement lors de la seconde prise de Nantes par les pirates en 853 ; bien peu de chose en tous les cas, puisque la lettre synodique de Soissons n’en parle pas. — Quant au compte d’Actard avec les Bretons, le moment est venu de le régler.

Actard, prêtre de l’église de Tours et même abbé d’un monastère de ce diocèse, fut donné pour pasteur à l’église de Nantes par Ursmar archevêque de Tours sur la requête des Nantais qui lui demandaient un évêque. Il fut consacré vers la fin de l’an 843 (2), et son génie batailleur s’exerça d’abord contre Lantbert comte de Nantes, qu’il contribua beaucoup à faire transférer à Angers en 846, comme on l’a vu plus haut (p. 46 et 50). Mais en cette année même Actard vit se lever contre lui un adversaire plus redoutable que Lantbert, l’évêque breton Gislard ; profilant de la profonde antipathie des Bretons de Guérande contre le soutien trop zélé de la domination franke, c’est-à-dire contre Actard , il enleva à celui-ci beaucoup de ses ouailles; tous les Bretons établis dans le Nord-Ouest du diocèse de Nantes le reconnurent désormais pour évêque et pour pasteur (voir plus haut p. 60-61).

En 848 Actard ayant protesté contre le couronnement de Nominoë, celui-ci, quand il s’empara de Nantes en 850, s’en souvint, chassa de cette ville le fougueux évêque et lui substitua Gislard. Le pape Léon IV, dans une lettre à Nominoë dont on n’a plus que quelques lignes, appelle ce dernier (Gislard) furent et latronem, un larron et un voleur (3). Aussi , en 851 , après son traité avec Charles le Chauve , F2rispoë rétablit Actard à Nantes ; Gislard se réfugia à Guérande ; Erispoë ne créa pas pour lui un diocèse de Guérande, comme on l’a dit, mais il laissa ses sujets du comté de Nantes libres de suivre l’évêque qu’ils voudraient, soit Gislard soit Actard ; tous les Bretons, nombreux dans ce diocèse, se rallièrent au premier. On ne peut croire toutefois — quoi que dise la Chronique de Nantes (4) — que le schisme gislardique ait embrassé tout le territoire compris entre la Loire, la mer, la Vilaine et le Samnon, c’est-à-dire plus des trois quarts du diocèse, ne laissant à Actard que la ville de Nantes et le petit coin sud-est renfermé entre

(1) Lettre du 27 avril 868^ dans D. Bouquet Vll, p. 445; D. Morice, Preuves I, 325.

(2) Voir Chron. Namnet. édit. Merlet, p. 26, notes 1 et 2.

(3) « Non furem et latronem, qualem Gillardum esse scntimus in Namnetica sedc, ultra debes defensare. » {Decret. Gratiani, causa Vil, quæst. 1, can. x.)

(4) Voir Chronic. Namnet. édit. Merlet, p. 42-43.

Goo le

Page 1