ACTARD, SANS MOTIF VALABLE, DÉSERTE SON ÉGLISE
On le voit, ce n’esl point là un territoire enlevé au diocèse de Nantes pour être donné au diocèse de Vannes, mais sur le même territoire, souvent dans la même paroisse, chacun des deux évêques a ses fidèles, ses suivants, ses partisans. Si Actard eût montré quelque sympathie à la partie bretonne de son diocèse, il fût venu aisément à bout de ce schisme. Comme il montra tout le contraire, le schisme naturellement se fortifia. Vinrent les Normands qui occupèrent Nantes et les bords de la Loire pendant deux ans de 853 à 855 (voir ci-dessus p. 77 à 79). Dès qu’il en eût débarrassé ses états, Erispoë s’attacha à relever l’église de Nantes, à laquelle il donna la moitié du tonlieu de cette ville, c’est-à-dire de tous les droits payés par les marchandises qui y entraient par terre et par eau. Actard, qui avait sollicité cette largesse du prince, s’en montra peu reconnaissant, et très peu de temps après, dès la promotion d’Hérard à l’archevêché de Tours en 855 ou au commencement de 856, l’évêque de Nantes se rendit près de lui, s’empara de son esprit et étant parvenu à le gagner, à le dominer complètement, il jugea son assistance près de ce prélat beaucoup plus utile à ses ambitions, à ses intrigues, que sa résidence dans son diocèse et au milieu de son troupeau. 11 s’établit donc à demeure près d’Hérard « comme un fils près de son père (1) » et ne revint jamais à Nantes.
Il importe d’établir que la désertion d* Actard, son divorce scandaleux avec son église, fut de sa part absolument spontané et volontaire. Erispoë, loin de le maltraiter, le combla de faveurs. Mais Salomon, a-t-on dit, le chassa de Nantes (2) ; il faudrait pour cela qu’Actard s’y fût montré au moins quelques jours sous le règne de ce prince, et on ne voit pas qu’il y ait mis les pieds. Ce roi d’ailleurs le reconnut toujours pour évêque de Nantes, la preuve en est dans les chartes citées tout à l’heure, des années 857, 859, 860, 864, 869, qui attribuent formellement ce titre à Actard. Si le roi des Bretons lui avait refusé celte qualité, il n’eût pas soufifert qu’on la lui donnât dans les actes publics. Les prétendues persécutions des Bretons sont donc une fable.
Une autre invention de ce déserteur pour couvrir sa désertion, c’est la prétendue désolation de la ville de Nantes en 868-870. Selon lui, celte ville ne s’était pas relevée depuis sa seconde prise par les Normands en 853 ; en 868 elle aurait été complètement ruinée et le pays aux alentours entièrement désert. Actard raconta cette fable à Charles- le Chauve, qui la transmit au pape, qui la mit dans ses épîtres solennelles ; mais elle n’en est pas plus vraie. Pour la confondre il suffit de lire le diplôme d’Erispoë (de 855 ou 856) attribuant à l’église de Nantes, sur la prière d’Actard, la moitié du tonlieu de cette ville, c’est-à-dire « la moitié des » droits levés sur toutes les marchandises qui arrivent ou qui s’écoulent dans cette j> ville d’une façon quelconque, tant celles qui sont débarquées par des navires au D port de la cité que celles qui y viennent par charroi, par roulage, ou de toute
(1) « Herardus vero archiepiscopus, Actardi episcopi prudentia et probitatc diligentissime cognita, quasi filium carissinium semper secum familiariter haberc voluit. » (Chron. Namnet. cap. 15, édit. Merlet, p. 50).
(2) Hincmar, pour expliquer les voyages d’Actard et son épiscopat de Térouanne, dit à l’aventure : « Postea autem a Salomone tyranno eumdem Aciardum à civitaiesua expulsum in vacanti Morinensi ecclesia (Carolus) conccssit aliquandiu iramorari. » (D. Bouquet, VII, p. 465^ note c.) Cela est détruit par les chartes de Redon.