LE LUXE DU ROI SALOMON
contre les Bretons, malgré toute sa passion et tous ses mouvements, elle n’aboutit pas. La situation religieuse resta là, à peu de chose près, ce qu’elle était auparavant.
§ 3. — La royauté de Salomon,
Arrêtons-nous un instant à regarder et à caractériser la royauté de Salomon, le plus roi de tous nos vieux rois de Bretagne. Nominoë, grand capitaine, homme d’état, penseur, toujours absorbé dans ses plans, ses projets, son étude des hommes et des événements, dans ses luttes contre les guerriers de Charles le Chauve et contre ses évêques plus redoutables que ses guerriers, n’avait même pas le temps de songer à la correction, à la grandeur de son attitude royale* : encore moins aux ornements de cette grandeur, au luxe, aux arts, dont chez les nations civilisées, même à demi, on a l’habitude d’entourer le trône. Le trône de Nominoë, c’était tout simplement un banc un peu plus élevé que les autres, c’est là qu’il trônait dans les grandes cérémonies avec la reine de Bretagne sa femme Argantaël ; une charte de Redon le dit en toutes lettres : « Sedente Nominoé in scamno, et Arganthaél secum (1). n Erispoë ne fut pas moins simple que son père. Salomon, c’est autre chose ; avec lui le faste, les arts, le luxe (tel du moins qu’on le concevait à cette époque) entrent à la cour de Bretagne. En voulez-vous la preuve ? De 862 à 869, ce roi fonda sous les ombrages de Brecilien, sur remplacement d’un de ses palais (Plélan), un monastère destiné à servir d’asile aux moines de Redon dans le cas où ils auraient à craindre quelque attaque des Normands. Ce fut la fondation favorite de Salomon, qui confia à cette église le corps de sa femme chérie, la reine Wenbrit (morte en 866), et lui promit sa propre dépouille. En 869, notamment, il fit de grands dons à cette maison, et en terres et en objets précieux, dont le détail nous a été conservé, entre autres :
<L Un calice d’or pur, ouvrage admirable orné de 313 pierres précieuses ou gemmes, pesant 10 livres 1 sol ; — sa patène de même métal, ornée de 145 gemmes, pesant 7 livres 1/2.
» Une grande croix d’or d’un travail exquis, pesant 23 livres, ornée de 370 gemmes; — une croix d’argent portant sur l’une de ses faces l’image du Sauveur en or très pur, ornée de pierres précieuses ; — une autre petite croix couverte d’or et de pierreries.
Une chasuble, dont l’étoffe est recouverte d’or avec des broderies nuancées à l’extérieur, don précieux (dit Salomon) de mon compère le très pieux Charles roi des Franks ; — deux ornements sacerdotaux d’uue pourpre très précieuse.
» Un autel avec un parement d’or et d’argent; — une châsse d’ivoire des Indes admirablement sculptée et pleine de saintes reliques; — trois cloches d’une grandeur extraordinaire.
» Un texte des Évangiles renfermé dans une cassette d’or d’un merveilleux travail , ornée de 120 gemmes , pesant 8 livres ; — un autre texte des Évangiles
(1) Cartul, de Redon, 186, p. 135. L*éditeur a eu tort de dater cette pièce de 836 ; elle est manifestement de l'époque de l’indépendance, c’est-à-dire de 841 à 851.