EXTENSION DE SA PUISSANCE ET DE SON AUTORITÉ
lien, dans laquelle se découpaient déjà de larges et nombreuses clairières occupées par des colonies civiles ou monastiques, ou par des villas et châteaux royaux. Dans les territoires cédés à la Bretagne à TEst des comtés de Nantes et de Rennes, c’est-à-dire dans le Cotentin, l’Avranchin, la zone du Maine et de l’Anjou bornée à l’Est par le cours de la Mayenne, Salomon possédait tous les domaines, tous les droits, tous les revenus attribués précédemment au roi des Franks. Par là il avait en main des ressources financières et militaires beaucoup plus importantes que les deux rois bretons ses prédécesseurs. Aussi n’est-ce pas seulement par le faste, les arts, l’orgueil des titres et des résidences royales, en un mot par l’éclat extérieur que se distingue la royauté de Salomon. C’est aussi par un accroissement considérable de sa puissance effective, lequel tend à modifier sérieusement le caractère de son autorité.
Jusque-là la royauté bretonne n’avait été à vrai dire qu’un commandement militaire ; Nominoê et son fils, son continuateur Erispoë, étaient essentiellement, presque uniquement, les chefs armés de la nation. Salomon s’efforça d’élargir la sphère d’action de son pouvoir, de te maintenir aussi fort en paix qu’en guerre en lui assignant pour but la répression de toutes les violences, de toutes les injustices, la protection de tous les droits et de tous les intérêts. — Par ses nombreuses résidences dans les diverses parties de Bretagne, il pouvait exercer à peu près partout une surveillance efficace. En réunissant près de lui, à sa cour, constamment ou du moins très fréquemment, les comtes, les évêques et les abbés, c’est-à-dire les chefs civils, militaires et religieux de la nation ; en les associant à son pouvoir, en faisant d’eux son conseil politique supérieur, les membres de sa haute cour de justice, il donna à ce pouvoir une base large, solide, et une force qu’il crut inattaquable.
Aussi n’hésita-t-il point à se montrer contre les abus, les crimes, les violences un justicier inflexible. On a de lui quelques jugements contre des tierns puissants, bien apparentés, qu’il traite, malmène et condamne sommairement en toute sévérité. — Voici, par exemple, un tiern appelé Ratfrid, zélé pêcheur en eau trouble, qui durant l’anarchie causée par la mort d’Erispoé, s’était emparé d’une douzaine d’exploitations rurales appartenant à l’abbaye de Redon dans les plous de Bain et de Sixt, déclarant même, si l’abbé ne les lui cédait de bonne grâce, qu’il mettrait le feu partout. Quand l’ordre fut rétabli, Salomon ordonna à Ratfrid de rendre aux moines leur bien ; ce brigand eut le front de répondre que les moines lui en avaient fait cadeau de leur plein gré. — « Alors, lui dit le roi, prouve-moi cela, va chercher tes titres, ton rentier /5«mp/«/n taum/; amène-moi tes tenanciers, tes paysans (pagensesj, pour qu’ils en déposent. — Je n’ai ni mes titres, ni mes paysans ici, » dit l’autre. — Cela se passait à LisColroêt en Guignen. — c Eh bien, reprit Salomon, apporte-moi tes preuves en règle dans dix jours en mon château de Penharth. Sinon !... » — Voyant le courroux du roi, le drôle jugea qu’il y aurait péril à se moquer de lui plus longtemps. Il tomba à genoux avouant son vol. Salomon lui fit rendre gorge sur l’heure et le chassa de sa présence (1).
(1) Voir Cart. de Redon, n® 105, p. 79-80.
LES MISSl OU DÉLÉGUÉS DU ROI SALOMON.
Un autre liern du nom d’Alfril s’était taillé, dans la grande forêt centrale, sur les bords du Blavet, un large plou nommé Clegueruc. Pour en fixer les limites, il avait à travers bois et landes creusé des fossés, dressé des bornes, des barrières. Mais dans ces limites, il avait osé enclore une petite église ou monastère dit Saint-Ducoccan et tout le domaine assez étendu qui en dépendait, bien que ce domaine et cette église appartinssent depuis longtemps très légitimement aux moines de Redon. Ceux-ci qui étaient loin, ignorant sans doute l’usurpation, réclamèrent assez lard. Aussitôt Salomon se transporta avec sa cour dans sa résidence de Penreth (auj. Perret), située sur les lieux litigieux. Il avait avec lui dix princes et comtes, entre autres, ceux de Cornouaille, de Poher, de Bro-Weroc, un évêque, trois abbés, l’archidiacre de Vannes, et une vingtaine de tierns. La cause fut instruite, agitée, jugée devant cette solennelle assemblée. Le roi voulut explorer lui-même pied à pied la limite établie par Alfrit, et la jugeant abusive, dolosive, de tout point illégitime, il prit soin de fixer en personne, conformément aux droits des parties, les bornes véritables et légitimes de Clegueruc (1).
Après ces traits, qu’on pourrait multiplier, c’est justice, on l’avouera, de donner à Salomon le glorieux titre de roi justicier.
Ce qui est plus notable encore peut-être, c’est de voir Salomon s’efforcer d’acclimater en Bretagne une célèbre institution empruntée au règne de Charlemagne, mais malgré son mérite peu appropriée au génie breton, les missi dominici, envoyés ou délégués du roi. On en trouve quelques exemples au temps de Nominoê, mais plutôt pendant la période de la domination franke, à laquelle se rattache évidemment cette institution (2). Sous le règne d’Erispoë il n’en est nulle mention ; mais sous celui de Salomon on la voit, dans les chartes de Redon, en pleine activité. — Partout où ce prince veut faire sentir sérieusement l’action royale, il envoie un de ses missi. Ils assistent aux transactions privées les plus importantes (3) ; ils leur donnent force authentique en les publiant au nom du roi devant les hommes du plou (4) ; ils prennent part, dans l’intérieur du plou, à l’exercice de la juridiction du machtiern (5). On voit même, en certaine occasion, le roi Salomon exercer sur un plou (sur Pleucadeuc) l’autorité machtiernale, c’est-à-dire celle du chef de plou, par l’intermédiaire d’une dame bretonne femme d’un machtiern voisin, à laquelle il avait conféré le litre et le pouvoir de déléguée
(1) Ibid, n® 247, p. 198-199. Voir le très intéressant commentaire de cette pièce publié par M. de Kerauflech sous le titre : Un jugement du roi Salomon au /X« siècle {en 871 J, dans le Bulletin archéologique de l’Association bretonne, Congrès tenu à Pontiug en 1886, p. 110-126.
(2) Voir Cartul. de Redon, p. 84, 94, 106, 139, 149.
(3) En 868, « reddidit Hirdran, missus Salomonis, Jussu Salomonis, in manu Ritcanti abbatis ad opus S. Salvatoris Rotonensis, alodos Austrobertœ feminœ, quos antea dederat supradicta femina S. Salvatori in Rotono monasterio et Conwoionoabbati. » {Ibid. n«225, p. 173.) Cf. en 867. « Loiesworet missus Salomonis. » {Ibid. p. 66) ; « Litoc missus Salomonis » à Huflac (p. 115) ; en 870, « Winic missus Salomonis » à Maxent (p. 204).
(4) En 866, « mandavit Salomon Hatuili episcopo manifestare ipsam clemosinam (une donation de terres en la paroisse de Guer) Wernensibus populis, quod et fecit in die dominico. {Ibid, n® 49, p. 39- 40). Cf. p. 208.
(5) En 860 ou 866 : « Wetenoc placitum inde levavit, et lecta sua caria et adstantibus suis testibus, revelavit etc. Factum est hoc in ecclesia Rufiac, coram larnhitin machtiern et Litoc, hoc misso Salo^ monis. » (Ibid, n® 139, p. 106.)