‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 87 sur 392 · SALOMON DANS LES CHANSONS DE GESTE · texte numérisé non relu

SALOMON DANS LES CHANSONS DE GESTE

s’associèrent au complot avec ardeur, c’était très naturel. N’avaient-ils pas d’ailleurs tout près d’eux, pour leur souffler sa haine et les jeter dans la lutte contre les Bretons, l’implacable ennemi de la Bretagne, Actard, qui ne mourut que l’année suivante, 875?

Actard et les Franks, du moins, étaient là dans leur rôle. Mais les conjurés bretons?... En mettant, contre le vieux roi qui avait porté si haut la gloire de la Bretagne, leur main dans la main sanglante et souillée des ennemis de la Bretagne, ils trahissaient à la fois leur race et leur prince. Et l’on pleure à voir Gurvant, le brave des braves, — plus excusable pourtant que tous les autres — complice d’une telle honte.

§5. — La légende de Salomon de Bretagne.

Dans les traditions poétiques du moyen-âge, le type du roi breton, ce n’est pas Nominoê, c’est Salomon. Le souvenir de Nominoë était trop cruel aux Franks pour se conserver longtemps chez eux dans les récits du foyer ou dans les rimes des trouvères. Salomon avait beaucoup guerroyé contre Charles le Chauve, mais le plus souvent de compte à demi avec des membres de l’aristocratie franke ; il avait aussi été l’allié des Franks contre les Normands ; enfin (nous l’avons vu) tandis que Nominoë est avant tout le type du guerrier, du belligérant, défenseur et libérateur du peuple, toujours le glaive en main, la figure de Salomon, plus calme, plus solennelle, est essentiellement empreinte de la majesté royale. Aussi, quand ces épopées carolingiennes rimées au XF ou XIF siècle, qu’on appelle les « chansons de geste, » veulent représenter un roi breton, elles lui donnent ordinairement le nom de Salomon. Dans l’un de ces poèmes il est même le héros d’un curieux épisode que nous devons faire connaître, parce que, à notre avis, il se rattache visiblement à l’histoire et montre l’importance des souvenirs laissés en Gaule, même hors de Bretagne, par notre Salomon.

Ce poème, c’est la Chanson des Saisnes (c’est-à-dire des Saxons), mise dans sa forme actuelle au XIF siècle par Jean Bodel d’Arras, et qui célèbre les rudes combats de Charlemagne contre les Saxons encore païens et leur chef Witikind. Notre Salomon breton en réalité n’y prit aucune part et n’eut aucun rapport avec Charlemagne. Mais dans les chansons de geste, le souverain carolingien c’est toujours « V empereur Karlemaine à la barbe florie, » et nous verrons bientôt que les prétendus rapports de Salomon avec Charlemagne sont, à peu de chose près, ceux qu’il eut avec Charles le Chauve.

Le grand empereur, dans le poème de Jean Bodel, est sur la rive gauche du Rhin à la tête d’une armée composée surtout de Flamands, de Lombards, de Bourguignons, c’est-à-dire des barons du Nord, du Sud, de l’Est de la Gaule, et du Nord de l’Italie. Les Saxons, qui ont pris Cologne pendant que Charles était en Espagne, sont sur l’autre rive; il s’agit de traverser le fleuve, de reprendre Cologne, de battre et de dompter les Saxons. Mais les barons qui entourent

Page 1