SALOMON CHEF DES BARONS HÉRUPÉS
l’empereur semblent peu disposés à faire celte rude guerre. La raison qu’ils en donnent, c’est que les barons de l’Ouest de la Gaule, les Normands, les Angevins, les Manceaux, les Tourangeaux, les Bretons, ne paient pas à l’empereur un certain tribut de quatre deniers par tête, auquel sont soumis les vassaux des autres contrées, en particulier les Flamands, les Bourguignons, les Lombards. — Si Charles n’impose pas ce tribut aux barons de l’Ouest — qu’on appelle les barons Hérupés ou Hérupois (nous dirons bientôt pourquoi), les autres barons se refusent à combattre les Saxons.
L’empereur — qui de lui-même n’y songeait pas — se décide donc à envoyer des messagers au vieil Huon, comte du Mans, pour le sommer, lui et GeoflFroi d’Anjou, et Richard de Normandie, et surtout Salomon roi de Bretagne, pour les sommer tous d’avoir à payer à l’empereur, eux et chacun de leurs sujets, quatre deniers de capitation ; pour les inviter aussi à venir avec leurs troupes au secours de Charles, car les Saxons et leur roi Guiteclin (ou Witikind) deviennent de plus en plus menaçants.
Les messagers de Charles sont fort mal reçus ; les barons de l’Ouest iraient se battre de grand cœur, mais ils ne veulent point payer l’impôt que leurs pères ne payaient point, ils s’y refusent énergiquement. Salomon se met à la tête de la résistance ; s’adressant aux autres barons, il s’écrie :
— « Par Dieu ! seigneurs, sachez-le bien, jamais n’advint en France plus grand B malheur; par ce message tout le monde sera mis en pleurs. Si vous » m’approuvez, nous allons rassembler princes, vassaux, chevaliers, sergents B d’armes grands et petits ; dans quarante jours nous aurons sous nos ordres B cent mille hommes bien armés; avec eux, montés sur de beaux coursiers, nous B irons trouver Charles ; chemin faisant nous brûlerons ses châteaux, ses villes et B ses bourgs ; aucune forteresse, aucune tour ne tiendra devant nous; nul n’osera B aller à son secours. Il lui en cuira d’avoir cru le conseil des traîtres qui lui ont B persuadé de nous rendre le mal, en échange de tous les bons services que nous B lui avons faits (1). b
Il veut même, pour commencer, infliger un terrible supplice aux porteurs du malencontreux message, qui étaient pourtant trois seigneurs de marque. Girard de Laon, Thierri et Lambert de Vermandois :
— € Oui ! s’écrie-l-il, je les ferai sortir de leur peau à rebours. J’enduirai de B miel leur chair et je les donnerai en pâture à mes ours, — ou je les ferai écar- B teler par mes chevaux entre deux carrefours I b
Mais les comtes du Mans, d’Anjou, de Normandie, parviennent à le calmer, on renvoie les messagers sains et saufs, avec cette réponse :
— « Allez-vous-en, barons, et ne vous inquiétez pas de nous. Ne saluez pas B Charles de notre part. Dites-lui, si vous voulez, de bien se garder de nous, car B il a plus d’ennemis que lièvre en essart (2). Les Hérupois ne sont point des B musards (des fainéants) ; ils sont simples comme agneaux, mais fiers comme B léopards. Quatre ou cinq mois ne passeront point sans que nous lui présentions B tant de dards et tant d’épées qu’il n’osera pas seulement nous regarder. Quand
(1) La Chanson des Saxons, édit. Fr. Michel (18.39), I, p. 47-48 .
(2) Qa'un lièvre dans un défrichement.