‹ Histoire de Bretagne. Tome secondChapitre 90 sur 392 · EXPLOITS DE SALOMON CONTRE LES SAXONS · texte numérisé non relu

EXPLOITS DE SALOMON CONTRE LES SAXONS

d Charles fait recueillir tous ces deniers par le comte Nivelon (continue le poème); puis on les met en monceau, on les fait fondre à force de charbon; avec cet acier fondu on érige devant le palais un perron sur lequel les barons Hérupés inscrivent leurs noms, et Charles de son côté y fait graver une déclaration portant que jamais nul tribut ne sera requis des Hérupés (1). »

Salomon n’est pas encore content, il lui faut la punition exemplaire des perfides conseiller^qui avaient décidé Charles à soumettre les Hérupés au tribut. Le pape leur impose une rude pénitence. Moyennant toutes ces satisfactions, Salomon et les barons Hérupés retournent chez eux contents, en paix avec Charles, et lui promettent leur aide dès qu’il reprendra la guerre contre les Saxons.

Deux ans plus tard, cette lutte, engagée de nouveau par Charlemagne, est vivement poussée, si vivement même du côté des Saxons que les Franks (dans le poème de Bodel on dit t les Français »), très malmenés par leurs adversaires, ont grand besoin d’aide. Heureusement, voici venir à la rescousse les barons Hérupés, Salomon de Bretagne en tête. Ils demandent à l’empereur où ils doivent dresser leurs tentes ; Charles d’un geste superbe, montre la rive opposée du Rhin, et désignant sur cette rive le camp des Saxons: — cc Voilà, s’écrie-t-il, voilà la » place que j’ai réservée aux Hérupés (2) ! » Cette place, il faut la prendre de force, et d’abord traverser le fleuve sous les traits de l’ennemi. Quelques-uns hésitent, mais Salomon lance son commandement.

— ’ d Seigneurs, pas un instant de retard ! Que toutes nos troupes prennent les » armes. Passons le Rhin en invoquant le nom de Notre-Dame ; ce n’est pas » Witikind (le roi des Saxons) qui peut nous en empêcher (3). »

Ils passent le Rhin heureusement, puis livrent et gagnent contre les Saxons une grande bataille, toujours sous les ordres de Salomon, qui au moment de charger les païens, exhorte ainsi son armée :

— d Barons, tous ces ennemis qui viennent à vous sont des fourbes et des 'n parjures. Nous au contraire nous avons confessé nos péchés, nous combattons » pour gagner de royales couronnes. Marchons ! voici le moment venu où les » braves vont se faire connaître (4). »

Pour Salomon encgre tout l’honneur de cette bataille ; il tue de sa main un des principaux chefs païens; puis le roi des Saxons, Witikind, ayant attaqué le roi des Bretons, la lance du Saxon se brise en trois pièces ; en vain il crie avec rage : — c Vous avez beau faire. Français ! vous mourrez tous honteusement ici, » pas un de vous n’en réchappera (5). » Salomon au même instant lui assène un coup d’épée terrible, qui eût tué Witikind si l’un des Saxons de sa suite ne s’était

(1) Chanson des Saxons, p. 67 et 75-76.

(2) Ibid,, t. I, p. 187.

(3) Ibid., t. I, p. 190.

(4) € Barons , dist Salemonz li frans cuens natoraus ,

Tuit cil qi ci vos viencnt sont parjuré et faus ;

Et nos, nos combatons por corones roiaus,

Si soraes tuit confès de pechiez et de maus.

Hui porra l’an prover les nobiles vassaus ! >

(Chanson des Saxons 1, p. 194-195).

(5) Ibid., p. 195-96 et p. 200.

ET CONTRE l’EMPEREUR CHARLES.

jeté au-devant de lui pour recevoir le coup et périr à sa place. — Witikind à moitié mort fait sonner la retraite. Salomon poursuit les païens dans leur déroute ; sans la nuit il aurait forcé leur camp et détruit leur armée (1).

Grande victoire, on le voit, mais qui cependant ne termine pas la guerre. Jean Bodel, Tauteur du poème que nous suivons, réserve cette gloire à Fempereur Charles, qui dans une autre bataille livrée peu après tue de sa propre main Witikind. Mais un document breton, la Chronique de SainUBrieuc, relate une version différente, curieuse à relever, tout à l’avantage de Salomon.

D’après cette version, quand Salomon amène son armée sur le Rhin pour prêter main forte à Charles contre les Saxons, il ne va point d’arrivée se montrer à l’empereur. Au contraire, il lui cache soigneusement sa venue, passe le Rhin quelques lieues au-dessus du camp de Charlemagne, tombe sur l’armée païenne avec ses seuls Bretons, bat les Saxons à plate couture, fait leur roi prisonnier, repasse le Rhin, et vient alors présenter Witikind à l’empereur avant que celui-ci ait eu connaissance de l’arrivée des Bretons. Ici donc c’est Salomon qui, par la capture de Witikind, a l’honneur de terminer la guerre.

Mais, dans cette version — et sans doute pour augmenter les torts des Franks contre la Bretagne, — c’est après cette grande victoire, ce grand service rendu à l’empereur que celui-ci imagine de soumettre au tribut le roi des Bretons, ses sujets et alliés. Aussi la vengeance de Salomon est éclatante.

Dès qu’il a reçu les lettres de Charles décrétant le tribut, il va à Rennes préparer la résistance. « Avec lui est Budoc, comte de Léon, chef de son armée (princeps suœ miliciœl , son principal conseiller dans toutes les affaires du gouvernement. Là se trouvent aussi les comtes, les machtierns et les seigneurs du royaume, qui tous désiraient vivement la guerre. x> Les comtes de Bourgogne, d’Anjou, du Mans, soutiennent Salomon. Charles convoque ses guerriers. Mais € Salomon entre en France avec une grande armée, prend la ville de Chartres, met à feu et à sang tout le pays jusqu’à Paris et va hardiment offrir la bataille à Charles, » — qui la refuse piteusement et s’enfuit en Flandre. Salomon, resté en France maître du terrain, continue encore longtemps à dévaster le pays, jusqu’à ce qu’enhn deux cardinaux, envoyés à la prière de Charles par le pape Léon, viennent le supplier de faire la paix. Il y consent très difficilement. L’entrevue des deux rois a lieu c à mi-chemin de Chartres et du château de Galardon. 'h Salomon impose à Charles l’obligation de désavouer l’injure qu’il lui a faite en prétendant le soumettre au tribut. Il tire de lui pour les frais de la guerre de grosses indemnités. — Enfin « les choses ainsi terminées, il rentre, fier et joyeux, avec son armée dans son royaume (2). »

Il est, croyons-nous, aisé de trouver la source historique de ces récits légendaires, c’est-à-dire de découvrir les faits réels que les poètes des chansons de geste ont ainsi transformés et amplifiés.

(1) Chansons des Saxons, p. 201, 203.

(2) Biblioth. Nat. ms. lat. 6003, Chronic. Briocense, f. 74-75.

Page 1