LES SERFS DE LA MARCHE FRANRO-BRETONNE
seigle, 3 muids d’avoine, 1 porc de 6 deniers, 2 pourceaux de 2 deniers, 1 bélier de 3 deniers, 15 pains, 15 deniers monnaie (1). Outre que cette rente semble plus lourde que celle des colons, il est probable que ces redevances fixes étaient pour les serfs l’exception , tandis que pour les colons elles étaient la règle.
La Marche franko-bretonne , c’est-à-dire les pays de Rennes et de Nantes, avaient, ce semble, beaucoup de serfs agricoles. En 845, dans la paroisse de Tourie, sur une villa appelée la Minière (2), nous en trouvons établis plus de trente, tant serfs que serves, et dans le nombre sept ménages, savoir, Ricbert, sa femme Telia et leurs fils ; Rigulf , sa femme Thetrade et leurs fils ; Landiwin et sa femme Ârminna avec leurs fils; Gotdrich et sa femme Flothelt avec leurs fils, etc. — En Rougé, paroisse limitrophe de Tourie, mais située au pays de Nantes, un manse appelé Noireux était cultivé par cinq serfs et serves, Blitger, Flother, Haerbert, Âdalhart, Âbanhildis (3). Plus bas sur la Loire, au territoire de Couëron, en 849, un domaine qualifié alodus et nommé Griciniac, composé de plusieurs manses, possédait pour son exploitation au moins vingt-deux serfs ou serves, dont six ménages : Sicbald, sa femme et ses enfants; Ecmaer de même, Dagolena avec ses enfants, Gonsedruda de même, etc. (4).
Tous ces noms sont purement germaniques. En pays breton nulle part on ne voit une telle abondance de serfs. Tout se réduit, dans les chartes de Redon, à quatre ou cinq serfs agricoles, un en Marzan (mentionné plus haut), le reste en Rufiac, — et à trois serfs sans terre, dont l’un, attaché au service d’un moine de Redon, est mentionné en ces termes : « Plinis, fils de Wiomarch, a donné D Budworet et ses fils au moine Omnis, et quelles que soient les fonctions dont j> Omnis puisse être chargé dans le monastère de Redon, ils devront toujours n dépendre de lui et rester sous son pouvoir (5). Après sa mort ils appartiendront » à ce monastère. ,
On peut, croyons-nous, conclure de là que la servitude, encore existante au siècle chez les Bretons d’Armorique, y était très rare, beaucoup plus que chez les Franks.
§ 2. — La hiérarchie politique. — La royauté bretonne.
Au chapitre précédent, à l’occasion du roi Salomon nous avons indiqué la physionomie, le caractère et les principales prérogatives de la royauté bretonne (6); nous avons aussi relevé les titres pris par ce prince et ses deux prédécesseurs, ou
(1) c Hoc est quod debetur de ipsa parte unoqaoque anno. » (Cari, de Redon, n» 266, p. 216.)
(2) c Villam nuncupantem Miniera cum servis et ancillis his nominibus... » L’éditenr du Cartulaire de Redon imprime Munera; on peut tout aussi bien lire Miniera qui semble être une meilleure forme ; voir Carlul. de Red,, n® 41 , p. 32-33. — Tourie (condita Turricensis) était dans le pays de Rennes ; c'est aujourd’hui une com"® du c*®» de Retiers, arrond. de Vitré (llle-et-Vilaine).
(3) « Mansum qui vocatur Nigrorio, in pago Namnetico, in condita Rubiacense (Rougé), cum terris et œdificiis, cum servis et ancillis his nominibus... » (Ibid, n® 41, p. 33).
(4) « Alodum qui vocatur Linis sive Griciniago, cum massis (mansis) et mancipiis ibi commanentibus his nominibus... in pago Namnetico, in condita Coironinse » (Ibid, n® 59, p. 47).
(5) « Ut quamdiu ille Omnis vixerit, in quocumque ministeiio fberit constitutus in monasterio, (budworet et filii ejus) ad ilium respiciant et eos sub potestate sua teneat • (D. Morice, Preuves I, col. 275). L’extrait de D. Morice vaut mieux que les deux qui se trouvent dans l’Appendice du Cartulaire de Redon, sous les n®» 38 et 50 de cet Appendice, p. 368 et 373.
(6) Voir ci-dessus p. 106 et suiv.
NOMINOE DANS l’eXERCICE
qui leur ont été attribués dans les chroniques et dans les actes publics (1) : titres parmi lesquels celui de roi parait souvent. Nous ne reviendrons pas sur ces détails. Nous relèverons seulement ici quelques faits relatifs à Nominoê et à un autre héros que nous rencontrerons sans beaucoup tarder, le roi Alain le Grand, qui régna sur la Bretagne dans les dernières années du IX^ siècle.
Entièrement absorbé par sa lutte militaire et politique contre Tétranger, Nominoê n*eut pas le temps de se préoccuper beaucoup de Tadministration de la Bretagne. Après le commandement militaire, la première prérogative de la royauté c’était la puissance judiciaire. Nous avons vu combien le roi Salomon était jaloux de l’exercer en personne. Nominoê ne semble point avoir eu pareil souci. Au lieu de tenir lui-même son tribunal, il le faisait présider presque toujours par des délégués /missi, nuntiU. Dans les causes peu importantes ou qui ne l’intéressaient pas, c’était assez naturel; ainsi de 834 à 837, nous voyons trois frères, Agon, Ethelfrid et Godun, se disputer l’héritage de leur père, le domaine le plus considérable du territoire de Langon. Grosse affaire, mais ici Nominoê avait une excellente raison de s’abstenir : comme il y avait des vignes en ce pays, deux des plaideurs — Ethelfrid et Godun ligués contre le troisième — avaient eu l’audace de promettre au lieutenant de l’empereur une pleine charretée de vin pour se le rendre favorable. Nominoê envoya son délégué Haldric présider le jugement avec le prévôt des moines de Redon appelé Tribodu. Ethelfrid et Godun perdirent leur cause, et de plus furent condamnés à tenir la promesse qu’ils avaient faite à Nominoê et à lui servir une charretée de vin (2). *
Leur frère Agon, resté seul propriétaire du domaine paternel, en fit don au monastère de Redon en 837 (3). C’était une terre considérable ayant le titre de manse; néanmoins cette donation procura aux moines quelques soucis. Un voisin peu scrupuleux ou plutôt adroit voleur, du nom de Fetmer, s’avisa de labourer et d’ensemencer l’un des champs de ce manse, et de ces actes d’une possession usurpée il osa ensuite se prévaloir pour réclamer la propriété. Il fallut plaider; la qualité d’abbé de Conwoion mettait cette cause dans le ressort du roi de Bretagne; malgré tout son intérêt pour Redon, Nominoê ne vint pas en personne tenir le tribunal , il envoya son délégué Drewallon (4). La cause en effet était petite, d’ailleurs imperdable pour les moines. Ce qu’on y trouve de plus intéressant, c’est le nom du lieu litigieux, il s'appelle dans la vieille charte Cam dou Pont, c’est-à-dire Champ du Pont. Ce nom, c’est de la langue romane toute pure, déjà presque du français, et nous sommes au milieu du IX^ siècle (de 837 à 851). Donc jusqu’à cette époque c’est le latin rustique, puis le roman qu’on parlait là, ce qui veut dire que la population devait être gallo-franke ; mais en 837 les Bretons étaient déjà arrivés et meme assez dominants, car des douze témoins qui attestent les droits de Redon sur Cam dou Pont, dix sont pourvus de noms bretons : Hobrit, Wrwal, Junwocon, Tutwallon, larnwant, etc. Mais voici une cause plus importante. Sur la rivière d’Out dans la partie où
(1) Voir ci-dessus p. 68 , 74-75, 109.
(2) Cartul. de Redon, n® 192, p. 148-149.
(3) Charte de Redon dans D. Morice, Preuves 1, 271-272 ; cet acte manque dans l’édition du Cartuluire de Redon. Quant à la date, on peut hésiter entre 837 et 838.
(4) « Missum Nominoê, nomine Drewallon » (Cartul. de Redon, n® 124, p. 94).