DE LA PUISSANCE JUDICIAIRE
elle baigne le plou de Bain il y avait un port appelé Balrit, où l’on débarquait beaucoup de denrées, où même se tenait un marché, et comme le droit, dit tonlieu, levé sur les marchandises débarquées ou vendues en ce port appartenait au chef du plou de Bain, il était naturellement passé aux moines de Redon qui le représentaient. Mais il y avait sur le territoire de Bain deux autres monastères, Ballon et Busal, moins importants que Redon, qui toutefois élevèrent la prétention d’avoir part au gâteau, c’est-à-dire au tonlieu. Les moines de Redon s’y opposaient. Trois maisons religieuses en conflit pour un droit qui rendait de beaux bénéfices — c’était là certainement un gros procès. Le roi Salomon ne l’eût pas manqué, Nominoê se contenta d’envoyer son délégué Riworet diriger la procédure. Et cependant Nominoê s’intéressait à la cause, car il avait mandé à saint Conwoion d’assister au jugement et de lui en faire connaître l’issue (1).
Pour tirer ce prince de son inertie administrative, il fallait un intérêt de premier ordre, par exemple quelque péril menaçant sa chère et très bretonne abbaye de Redon. Quand les méchants tierns voulurent expulser les moines de ce poste si important pour la propagande nationale, nous avons vu Nominoê paraître sur son tribunal et foudroyer le misérable Illoc de son verbe souverain, méprisant et indigné (ci-dessus p. 34-35). Dans les actes du Carlulaire nous le voyons aussi paraître, au moins une fois, pour tenir tête à une ligue des tenanciers de l’abbaye de Redon qui refusaient de lui payer leurs renies et à la tête desquels figure encore le fougueux Illoc. Nominoê contraignit ces rebelles à se soumettre, et à Illoc, en qui il n’avait aucune confiance, il imposa l’obligation de donner caution aux moines pour le paiement de sa rente qui était assez considérable : 3 sols d’argent, un tonneau de vin, 11 pains, un porc de 6 deniers, etc. (2).
On ne peut néanmoins se le dissimuler : Nominoê, absorbé pendant la première partie de sa carrière par la méditation de son grand dessein, et ensuite par la préparation et l’exécution des mesures nécessaires pour en assurer le succès, négligea quelque peu l’exercice de sa royale magistrature. Ce n’en est pas moins lui qui fonda en Bretagne la royauté ou, de quelque nom qu’on l’appelle, l’unité du commandement et celle de la nation. Car c’est à lui qu^u lendemain de Ballon vainqueurs et vaincus crièrent unanimement : a Quand on frappe ï comme tu frappes, on n’a de souverain que Dieu (3). »
Alain le Grand, roi de Bretagne de 888 à 907, semble avoir été, dans l’administration de la justice, de l’école de Salomon plutôt que de celle de Nominoê. Sous son règne (vers 893), il s’éleva une vive contestation au sujet de la limite commune des plou de Pipriac et de Langon, entre plusieurs tierns qui habitaient Pipriac, d’une part, et de l’autre les moines de Redon possesseurs du territoire de Langon. Le différend fut porté devant le tribunal du roi, et Alain vint en personne avec une suite nombreuse faire l’enquête sur le lieu du litige. Pour empêcher désormais toute querelle de ce genre, on traça une route servant de limite entre les deux plou (4).
(1) Cartul. de Redon, n® 106, p. 80-81.
(2) Cartul. de Redon, n® 78, p. 66. Voir aussi le n® 61 , p. 49.
(3) Voir dans le Barzaz-Breiz la chanson du Cygne.
(4) « Fuit mallum de fine terræ Prisbiriac et Lançon, et facta est via finis inter illos. Factum est hoc ante Alan principem, supra ipsam terram » {Cartul. de Red., n® 47, p. 36).