GUERRE D'ESPAGNE
Napoléon disait à Tun de ses aides de camp , eQ traversant les Alpes : f^ous croyez donc que c'est quelqîie chose de bien grand cTétre empereur des Français et roi d'Italie? Je ne me fais pas {Tillusion, je snis V instrument de la Providence, qui me conservera tant qu'elle aura besoin de mol : cela passé, elle me brisera comme un verre ».
Que ne se souvint-il de ces paroles , et que n*agit-il en conséquence ! Mais sa grandeur le fascina ; il s'abandonna à son orgueilleuse ivresse : il ne parla plus des peuples , il n'entendit plus la voix de la raison ; Pobéissance à ses côtés avait cessé de raisonner. Il éloigna Talleyrand , qui inclinait pour la paix maritime , et qui, trop pénétrant pour ne pas apercevoir le but où tendait Napoléon , voilait à peine sous la raillerie ce que d'autres dissimulaient. Il supprima le tribunal, effaça sur les monnaies et sur les formules le titre de république française , et répara Saint*Denis pour y installer les sépultures impériales. Il commandait la moralité comme un cérémonial , et le cérémonial comme un devoir. La cour se trouvait embarrassée de ces pompeux uniformes, de ces cérémonies aux règles invariables, de ces réeeptîoDS du matin à Tancienne manière ; et le bon sens n*y trouvait pas moins à redire que l'ancienne noblesse. Napoléon représentait mal en Louis XIV ; il n*était bien qu'au milieu d'un état-major. La France pouvait désirer un souverain, mais non ce faste par lequel il semblait renier son origine.
La réaction la plus déclarée contre les grands changements de 89 fut la création de majorats et de fiefe. Les territoires cédés ^ Napoléon par l'Autriche et par la Prusse en firent les frais ; les* douze pairs de Philippe- Auguste et les chevaliers delà
■ Mémoires du colonel de Baudus,
SSO DBaPOTlSMB IMPÉRIAL.
Table Ronde lui servirent d'exemple. Il constitua donc dans TÉtat vénitien douze duchés, auxquels il affecta un quinzième du revenu qu'en pouvait tirer le royaume d'Italie. Il se réserva six grands 'fiefs à sa nomination dans leroyaumede Napta; il eo créa d'autres, sous des titres de victoires, tant en Italie qu'en Allemagne; tout cela, sans interroger les peuples ni demander l'assentiment des cabinets.
L'homme qui distribuait souverainement honneurs , titres, pensions , royaumes, était l'objet de telles adulations , qu'elles pouvaient d^asser jusqu'aux désirs du maître '. En détachant les esprits des illusions, il voulut aussi les détacher des réalités. Après avoir imposé le silence aux haines, il en vint à prétendre l'imposer aux opinions : il comprima la pensée et rinstruction; bientôt ce fut le tour de la foi religieuse ; et il voulut qu'an- «une force ne subsistât hors de sa sphère. La guerre rendst l'impôt très-lourd, et il était perçu avec rigueur. La loi de la conscription ne respectait aucune affection ; les réfractaires étaient oondamnéfi aux travaux forcés avec les voleurs, et l'on envoyait ■des gamisaires vivre à discrétion chez les parents , pour les obliger à dénoncer les fugitifs.
L'absolutisme engendre le mécontentement, et accroît le besoin de l'absolutisme. Une police très-active veillait sur les .grands comme sur les petits; et indépendamment du pouvoir «discrétionnaire qui lui était laissé, indépendamment del'instita- Jion des cours spéciales , Tordre constitutionnel pouvait être auspendu dans des départements entiers. Napoléon reproduisait les formules de Louis XIV, lorsqu'il disait : « En Angleterre, .« le pouvoir est monarchique, aristocratique, fractioanaire; « c'*est pourquoi la nation en est séparée, et une opposition est -H 'nécessaire. Mais ici le peuple m'a transmis ses pouvoirs ; le a peuple, c'est moi, et il ne peut avoir un intérêt distinct dn « «nien : me oootredire, o'est attaquer en moi l'intérêt publie
* 'i Quelle molistrtio^té peur enxl quel renveAenHmt de tous leM principes t Qat de ebeses extraordiaaires f ai feit faire ! £t poartuit riea de tout cela n'était commandé, pas môme aperçu ! » Mém. de Sai^le^ Hélène,
BLOCUS CONTUmiTAC -^ OVBBBB ]>*E8PÂGNE. 231
« tout entier. » A ee langage, ne sembleraiMl que rien en' Fianee ne s'était fait depuis 1789 ?
Napoléon lui-mâme sentait combien son règne était fragile* depuis qu'il avait perdu l'appui delaliberté, et il songeaità se fiortifier en s'entouiant de rois de sa famille ' ; mais il se tvmnpa en monte comme en politique. Il avait placé Joseph à. llapies, puis JérAme en We^halie, en lui fisisant épouser une prÎDcessede la maison de Wurtemberg. Afin de s'assurer Tobéismee de la Hollande, point important, parce qu'elle était exposée aux attaques des Anglais, il lui donna pour roi son frère Louis (juin 1806), âgé alors de vingt^buit ans. Jérôme en avait vingt-deux; et tous deux, également in^udants, ignoraient oomplétenient le caractère de leurs peuples. Napoléon ne s'en inquiétait gnère , pourvu qu'ils restassent sur le trône, assujettis à ses volontés comme des espèces de pachas. Aussi les tenait-il liés à Tempire par quelques hautes dignités : Joseph était gnnd électeur ; Louis, connétable. Mais il ne put les empêcher d'épouser les intérêts de la nation qu'il leur donnait à gouver- Mr, et qui souvent étaient en contradiction avec ceux du mettre qui avait la prétention d'exploiter leurs États. Dans le royaume d'Italie, outre les grands fle& et le tribut de 30 millions, Napoléon se réaierva sur les monts-de-piété une rente de 1 ,200,000 fr. pour les généraux et officiers qui avaient bien mérité de lui. Il raina ee pays par le système continental , et plus encore la Hollande, qui ne vivait que du commerce : ce fut à tel point que Louis résista , et voulut s'opposer aux spoliations arbitraires des généraux français ; mais, sentant son impuissance , il tomba das lé découragement. L'Allemagne répugnait aussi à tant de
' « Je sentais mon isolement; je. jetais de tous cétés des aneres de sdot an fond de la mer. Quels appuis plus naturels pour moi que mes proches? Pouvais-je mieux attendre de la part des étrangers.' Je n^ai pat en le bonbeor de Gengiskhan avec ses quatre fils, qui ne conaais* WÊkaA d*«atre rivalité que celle de le bien servir. Moi , nommais-je un loi .' Il ae croyait tout aussitôt par la grdce dé Dieu , tant le mot est épidémiquel Ce n'était plus nn lieutenant sur lequel je devais me reposer, «hélait un ennemi de ph» dont je devais m'occuper. » Mém. de SainU'Bélène,
233 DESPOTISME IHPBBIAL.
ramaniement, d'autant plus que Napoléon imposait aux priaeet du Rhin, ses vassaux, des conditions de nature à rendre tyianniques ces gouvernements, naguère paternels.
Après les grands coups frappés à Austerlitz et à léna, il n'avait plus en face de lui que TAngleterre. Le principal but de ta politique était de fabattre, et cependant jamais il n'étudia à fond ce pays : il n'en connut ni l'aristocratie, ni la liberté, ni le ij» tème militaire et financier, ni les parlements '. H ne savait que lui jeter les noms de perfide Albion, de nation de botitiqmen, voulant que ses pan^yristes l'imitassent ; c'était une manière de lui faire, la cour. Il considérait les plaintes de ToppositioB dans le parlement copime des symptômes de révolte , lui qui n'était habitué à entendre que des louanges. N^étant point aa fait de ces manèges, les pétitions pour la paix lui paraissaient sincères; et il ne méprisait pas moins que leur gouvernement ces soldats anglais avec lesquels il ne s'était mesuré qu'à Toalon. Ainsi , ne comprenant ni la constitution anglaise * ni la théorie du crédit, il croyait, quand son oreille était frappée des déclamations du parlement et des tumultes des meetings, que rile allait être bouleversée d'un moment h l'autre. Mais ks emprunts énormes contractés par le gouvernement se fondaient sur le crédit; les subsides qu'il fournissait aux poiisances étrangères animaient les manufactures, et rentraient en échange de leurs produits; tandis que la France n'ayant ploi d*échanges à faire, faisait sortir de tous côtés de l'argent qui ne revenait pas.
L'Angleterre au contraire, sAre d'elle-même, étudiait à fond son ennemi : elle n'entreprenait la guerre que lorsqu'eDese sentait appuyée de bons alliés, sur lesquels tombaient les premiers coups; elle n'employait que des armées d'élite, parce qu'elles
' M. Thîers et d'autres écrivains affirment, an oontraire, que Napoléon, doot la pensée était sans cesse touinée vers ce pays* en vnà acquis la oonnaissance la plus détaillée , an point d'étonner dans ses convereaUons les ambassadeurs anglais. ( An. R. )
* Il disait encore à Sainte-Hélène : La pauvre conslUution anglaue est gravement compromise aujourd'hui ! ( C. C. )
BLOCUS CONTINENTAL. — GUEBBE D'ESPaGNE. 233
8oot pett nombreuses, formées d*bommes de bonne volonté, et d'ooe admirable discipline. Les généraux, qui avaient à rendre compte à la nation , se retiraient sans consulter leur amourpropre, si cela pouvait assurer des succès à venir ou épargner des désastres inutiles ; s'ils réussissaient , ils savaient que les langs de l'orgueilleuse aristocratie leur seraient ouverts : accord RDgoiier d'héroïsme et d'esprit mercantile. Napoléon prenait , ces précautions pour de la peur, ces retraites pour une fuite ' .
La marine de l'Angleterre était, en présence de celle de France, ce qu'était Napoléon en fecedes armées autrichiennes. Les amiraux français, fidèles à l'ancienne tactique, se formaient en grandes lignes, et tâchaient d'en venir à l'abordage ou de toomer Tennemî, pour le placer entre deux feux. Nelson, au contraire, concentrait le grand effort sur un seul point, coupait la ligne ennemie, et, les escadres une fois séparées, il les attaquait isolément. Cette tactique téméraire lui réussit, parce qu'il avait des hommes admirablement exercés dès leur enhaeek l'artillerie comme aux manœuvres; si bien que chaque misseau, avec une discipline parfaite, un ordre rigoureusement établi , pouvait se mesurer avec avantage contre un navire eniMni. De là vient qu'autant Napoléon était heureux sur le contiaeat, autant il avait à souffrir sur mer. Au moment où la France se donna à lui , elle possédait quatre-vingts vaisseaux , soixante-dix-huit frégates, quarante-sept corvettes; l'Espagne netlaît à sa disposition soixante-quatorze vaisseaux et cinfaante-six frégates; les Provinces-Unies, quarante vaisseaux et trente huit frégates. Tout cela fut perdu à Trafalgar, ou périt après dans des attaques de détail. Chaque expédition qui sortait des ports français procurait un triomphe aux Anglais, de sorte
' ' M. Caniu, qui épargne ri peu le blâme à Napoléon, et qui juge toujoarsaTec une extrême rigueur les fautes de ce piiisMol génie, use envers. TAngleterre d*un procédé très-dilTérent : ni son desijolisme marilime rt 8a violence envers les neutres, anlérieiirs au blocus continental , ni Ks prétenlions arbitraires ou cupides, n'encourent ranimadversion de Hiistoricn. M. Cantu croit-il avoir présenté à Tllalie le règne de Napoléon sous im jour bien vrai , et avec une impartialité digne de son ta- ICBl? Nous en doutons. ( An. B. )