RÉACTION. — SENTIMENTALISME
de ce droit est nécessaire et immuable , d*où il résulte que les nations ne peuvent s'en écarter ; une autre est volontaire , dérivée qu'elle est d'un consentement exprimé ou tacite. Viennent ensuite le droit conventionnel, qui résulte de traités d'État à État, et le droit couiumier, né d'usages intérieurs qui ont pris racine au sein d'un pays.
Avec ses distinctions gratuites entre un droit intérieur et extérieur, parfait et imparfait, volontaire et arbitraire, il en arrive à justifler ce qui est le moins susceptible de justiGcation. Ainsi il fait dériver le droit dû conquérant de la juste défense de soi-même, et il le restreint dans les limites de la défense. Mais, dans le droit volontaire des gens, il trouve que « toute acquisition faite en guerre formelle est valide, et que la conquête a toujours été considérée comme un titre légitime parmi les nations * . » Il établit constamment des- règles différentes entre les particuliers et entre les nations ; il ne remonte pas aux sources élevées : la guerre est légitime pour lui quand elle se fait selon les formes reçues, qui sont de demander satisfaction, et si Toq ne l'obtient pas, de déclarer la guerre avant toutes hostilités.
Le droit patrimonial des souverains , que l'on soutenait encore du temps de Grotius, est nié par Vattel. Il déclare que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois ; que ceux-ci sont un moyen, et non une fin ; et comme le moyen n'est bon qu'autant qu'il conduit à une fin, que le pouvoir des rois est conditiomiel. Quel que soit l'ordre politique, la souveraineté appartient aux peuples, qui, comme les individus, ont des droits indéfectibles et inaliénables.
Le droit étant supérieur à la volonté humaine, la souveraineté nationale ne peut rien sur lui, mais reste dans les limites éternelles du juste. Comme Fexercice immédiat de la souveraineté n'est pas possible à une grande nation, il est nécessaire et par suite légitime qu'elle délègue ses pouvoirs. Cest là la base du gouvernement représentatif.
Rousseau s'empara de ces dogmes, et soutint, avec une logique imperturbable, que le droit s'identifie av^ la souveraineté ; que
' Droit des gens, I. \U , c. xui, § 201 , 195.
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la Yokmté générale ne peut se trompée; qu'il répugne à la nature da corps politique que le souverain lui impose une loi inviolabié; et que par conséquent aucune loi , fût-ce même le pacte Kwal, ne peut être obligatoire pour le corps du peuple. Tandis que Montesquieu s*appuie sur l'histoire et déduit ce qui sera de «e qui fut, Rousseau la répudie, et ne veut consulter que la nature humaine. Hostile à la société, il veut que Fhomme marche ao bien indépendamment des lois. La nature a fait tout bon, et la société a rendu tout mauvais : il faudrait donc retourner dans les forêts natives, au temps où aucun génie malfaisant n'avait planté une borne, ni inventé les noms maudits de tieii et de «ie». La société existe par l'adhésion volontaire de chacun de iei membres; elle est dès lors sujette à toutes les clauses résolutoires qui dépendent du caprice de chaque contractant.
Déjà TAngleterre avait vu proclamer cette doctrine d'un pacte sodal en vertu duquel les hommes, renonçant à leur indépendance naturelle, se seraient réunis en société, en abdiquait une partie de leur liberté. Mais comment vient-on appela indépendance un état où l'homme, réduit à la pure sensation, ^t l'esclave des phénomènes fortuits, suivait pour unique loi se besoins, que son infériorité relative à d'autres animaux ne lui permet de satisfaire que par hasard, et où il se trouvait as- «nri d'esprit et de corps à l'inculte nature? Dans quel temps ce pacte fut-il conclu? Où en trouve-ton le texte original? Com- B»ent des éires sti^Hdes et bornés purent-ils comprendre qu'il wait bon de devenir des êtres intelligents , des hommes , et en «nséquence se concerter tous pour acquiescer à un contrat, sans s'ftre précédemment réunis en société ? Peut-on aliéner desdroits '^«OKsaJres à la conservation et au perfectionnement ? Peut-on 1« aliéner pour toujours, de sorte que les générations fussent liées par des obligations acceptées sans leur mandat? C'étaient des objections auxquelles ces écrivains ne songeaient pas*. L'homme a des devoirs , disaient-ils : pourrait-il être tenu de
' « L'ordre social est un droit sacré qni sert de base à tous les autres : **P«daiil ce droit ne vient point de la nature : il est donc fondé sur ^cooTeotkms. » (Rousseau.)
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les obserrer autrement que par un pacte ? VA ils n^allaient pas jusqu*à se demander pourquoi Thonime serait lié par un pareil pacte ; ou s^ils étaient poussés trop vivement , ils répondaient que ce n*était en définitive qu*une hypothèse , sans s*inquiéter si les conséquences demeuraient viciées par la fausseté de cette hypothèse.
Rousseau examine donc quelles furent les bases de ce contrat, et comment on peut réussir h le faire observer; d'où il déduit la théorie de la souveraineté populaire. Il n'y a de souveraineté que celle de tous; et cette souveraineté ue peut être ni aliénée, ni divisée, ni représentée ; de même qu'elle a toute la puissance, elle a toute la justice; elle ne peut se tromper, et se trompât-elle même, elle doit être obéie ; ses jugements sont absolus, et prononcés sous forme législative. C'est ainsi qu'il établit le despotisme de l'État >.
Rousseau ne fit que répéter avec plus d'éloquence ce que tous disaient *. Qu'on admire tant qu'on voudra cette éloquence; mais le siècle se méprit étrangement en voyant là un philosophe , en trouvant qu'il raisonnait , et en le prenant pour le représentant d'une école ^. Rousseau se trouva donc le publiciste du peuple, comme Mably en est l'archiviste. Mably, dans
* « Je ne connais aucun système de servitude qui ait consacré des erreurs plus funestes que Tétemelle métapliysique du Contrat ioàal. » Bekj. Constant, Cours de politique constitutionnelle, tom. I, p. 329.
' Ces paradoxes étaient tellemgat en vogue , que Montesquieu luiwènie dit : « SitOt que les hommes sont en société , Tégalité qui était entre eux cesse, et l*état de guerre commence. « (Esprit des lois,
xr.o.)
3 Lamartine {Histoire des Girondins) a dit de Robespierre : Ui philosophie de J.-J. Rousseau avait pénétré profondément VinteU licence de Robespierre; cette philosophie était devenue pour lui w dogme , une foi , un fanatisme. -> Quand on célébra Papottiéose de Roufisean . Cambacérès, président de la Convention , prononça un dis* cours OÙ on lit : « Politique sublime, mais toujours sage et bienfai' sant , il fit de la bonté la base de sa législation ; dans les conunotions violentes il nous avertit de nous défier de nous-mêmes : « Qui n'est pas n juste n'est |>as humain, dit-il ; et quiconque est |>lus sévère que la loi « «"st l)ran. « Le fond de ses immortels écrits est dans cotte maxime : La
DROIT PUBLIC. ^t
le DroU publie de V Europe^ fondé sur les (raiiés, répéta Jes idées de Rousseau en les exagérant, et conseilla aux Ëtats dermoDcerà leur florissante civilisation, pour se ré$luire a la condiCioQ de Sparte. Mais demandez à Tua et à Tautre s*il faut «sayer de leurs systèmes, iis'vpus répondront que la société est trop pervertie pour espérer sa guérison. On l'essaya pourlut; et le CmUrat social fut le code de la révolution française, eomnie la Bible avait été celui de la révolution d'Angleterre.
Le Pro\€t de paix perpétuelle ^ présenté par l'abbé de Saint- Pierre an congrès d'Utrecht, avait fait quelque bruit. Il voulait former une république earopéenne, composée de dix-neuf État;^ arec vote à la diète générale, et pouvant faire exécuter ses déeisioQs par la force des armes. Rousseau en publia un extrait eo 1761 ; mais il s^élolgne beaucoup néanmoins de cet utopiste : •Le mal des sociétés pditiques présentes, dit-il, provient de ce qu'elles doivent appliquer à leur sûreté extérieure les soins et les moyens qu'elles devraient consacrer à leur amélioration ÎDlôieare. 11 n'en serait pas ainsi, si les nations avaient conclu u pacte social qui prévint les guerres extérieures, comme elles sut pourvu aux guerres civiles. C'est ce que produirait une «nfédération., oomme en Allemagne, en Sicile, en Hollande. Ea ootre, toute l'Europe civilisée a une religion commune ; elle > les traditions romaines qui lui serviraient de lien, si l'intolénneeet le manque de garanties sufGsantes ne faisaient toujours lléehir le droit sous la volonté du plus fort. Cdui qui songe «ijoord*bui à la monarchie universelle montre plus d'ambition 91e de génie, attendu que l'égalité ^e discipline, l'équilibre des ^wees, et des communications plus rapides, rendent impossible àim seul la conquête de toute l'Europe. L'Allemagne, qui en est le centre, Fempêchera toujours, malgré les défauts desaf'oustitution; et la paix de Westphalie restera la base dusys- ^^ politique. Pour le maintenir toutefois, il faut un mouve- ■"ttt d'action et de réaction ; et pour le fortiûer il serait besoin
ffl<«« nous trompe plus souvent que la nature, » Ces paroles, qui ^^i U pliis grande condamnation du système d'alors, furent inter- ^^u^puespar les larmes et les applaudissements des spectateurs, ^^outcUcs politiques t 24 Tendéraiairc an III.)
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d'une confédération générale ayant un pouvoir législatif sa* préme, un tribunal, et un pouvoir coercitif. Le bon sens suffira pour démoQtrer aux puissances combien il leur serait avantageux de soumettre leurs prétentions respectives à un arbitre impartial, au lieu de recourir aux armes, dont remploi profite rarement au vainqueur lui-même. «
Les doctrines des publicistes classiques se trouvent résumées dans la Science du gouvernement, par Tabbé de Real, qui les traite d'une manière plus pratique que Burlamacbi et Vattel.
Si Ton compare ces théories généreuses avec la sordide poli- Uque de ce siècle, ruses dans la.paix, brigandage dans la guerre, on verra ce que vaut un droit public qui n'est pas fondé sur la conscience , et qui n'a pas Dieu pour soutien.
L'éducation, au dix-huitième siècle, confondue avec l'instruction , se réglait au hasard , et d'après des pratiques traditionnelles et sans méthodes.
Rousseau en fit , dans son Emile, un cours qui parut attrayant, parce qu'il lui donna une forme romanesque. Il y prend l'enfant au berceau, le suit pas à pas, prescrivant tous les soins à donner à son corps, à son cœur et à son intelligence. Livre utile en ce qu'il fit renoncer à des habitudes détestables , qu'il délivra les enfants de la torture des langes, des corsets baleinés, et qu'il leur rendit le lait maternel. En même temps la Confession du vicaire savoyard relevait vers le ciel les yeux abaissés vers la fange, et rendait au sentiment ses droits dans )a démonstration des suprêmes vérités.
Mais aussi que d'idées fausses! Rousseau dirige continuellement l'éducation à l'aide de circonstances préparées artificielle* ment , et de petits coups de théâtre ; il entoure son élève d'un 'monde arrangé exprès pour lui : pour que l'enfant reconstruise de lui-même la civilisation , et invente ce qu'il peut apprendre, il réduit l'homme à la loi des brutes , qui ne transmettent pas à leurs petits ce qu'elles ont appris. Rousseau ne s'aperçut pas qu*une génération ne peut se connaître elle-même, si elle ne connaît celles qui l'ont précédée ; et que si chaque homme doit se consacrer à en élever un autre , il ne restera plus ni temps nî possibilité pour le progrès. Il ne donne d'autre fondement à In
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morale que l'iiitérél personnel. Tandis qu'Aristote et Platon
arajeotea en Tue la société^ Rousseau ne voit que Findividu. Il agoenit son élève contre la société comme il le ferait contre un eoDffni; et lorsqu'il lui faudra vivre au milieu des hommes* mis le verrez hostile à toutes les règles communes, et, partant, très- malheureux. Que devient son Emile en effet .^ Un homme prêta accepter tout ce qui lui arrive, Tesclavage à Alger ou Padultère au logis, sans éprouver le besoin impérieux d'améliorer dî les autres ni lui-même.
Ce Kvre, publié par surprise, encourut aussitôt une condamnadoo de Tarchevéque de Paris,' puis du parlement, et il eut le néme sort à Genève. Au premier Fauteur adressa , en réponse à ioo mandement, une lettre virulente, où il défendit la liberté de eonsdence , non en incrédule et en railleur, mais par des nisoDs sérieuses.
Les philosophes, qui dès ses premiers paradoxes l'avaient aloé comme un des leurs, se trouvèrent blessés et de ce qu'il croyait et de ce qu'il niait , l)umiliés par le génie de cet apostat àt leur philosophie, irrités de cette indépendance qui faisait sa knt. Tandis qu'ils s'élèvent en flattant l'opinion, Rousseau la contrarie, la rudoie ; il maudit la science et la société. Révolté entre les rois de Topinion, il proclame l'égalité, en haine de la aoUesse; il croit à Dieu, parce qu'il est nié dans les soupers de dHolbach ; il se fiait sauvage, parce qu'Helvétius est effé- Dioé et voluptueux ; il attribue tout à l'éducation , parce que 1> mode proclame l'influence toute-puissante du climat ; puis, eomroe on affiche le libertinage, il veut épurer la morale par Inaentiments de la famille, et par le tableau des mœurs répiUietines dans leur simplicité. Misanthrope au sein de la politesse et de rélégance française, démocrate au milieu des advàmean de Louis XIV, il croit à la perfectibilité de l'homme ^HOid tous les autres ne font que douter ou railler.
Sn écrits , comme sa vie , sont donc une perpétuelle contradiction. Il hait la dépendance vis-à-vis des bienfaiteurs surtout, et il s'irrite quand on le néglige ; il recherche la solitude , mais pour mieux occuper de lui les salons où il ne se montre pas; il méprise la gloire, et il en est avidp. C'est ainsi qu'il passe , au
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milieu de toutes les petitesses que te siècîfe associait à tant d^audace, une existence chagrine , sans affection, chaDgeant de a^aîtresses, jetant ses enfants dans un hospice, faisant la guerre aux encyclopédistes comme aux prêtres, traçant dans ses écrits la peinture d*un âge d'or, quand sa propre vie était une révolte et une malédiction continuelle ; croyant le monde entier conjjiiré contre lui , et malgré cela proclamant le sentiment et la vertu.
Rousseau regardait les philosophes eomme des lâches , des imposteurs, avides seulement de renommée ' : de leur coté, ils le traitaient de sauvage, et, ne pouvant le tuer par la raillerie, ils ressayèrent par d'autres voies. Voltaire, jaloux d'une gloire qui n'était pas née de la sienne , employa tout pour la ruiner. Le parlement décréta Rousseau d'arrestation , et il s'enfuit. Repoussé de la Suisse , sa patrie, il fut attiré par Hume en Angleterre, d'où il s'éloigna bientôt en maudissant l'ami, qu'il traita de traître. Partout persécuté ou croyant l'être, effrayé de toute inimitié , de toute protection, des pensions offertes, des applaudissements , il vécut malheureux , et flnit, sdon toute probabilité, par abréger ses jours.
Rousseau frémit et fait frémir, là où Voltaire ne fait que rire. Ce dernier se constitue l'organe des haines, des idées, des espérances du siècle ; Rousseau, lui, veut imposer au siècle des opinions qu'il croit les siennes : ainsi une -passion du temps fait la guerre à une autre, et devient populaire en combattant la popularité. Voltaire, poète, éparpille l'art partout : il rit, il révèle les abus et les crimes; mais il ne proteste pas contre le présent; il n'indique pas de réformes pour l'avenir. Rousseisiu , c'est le sentiment sans la raison ; il concentre en lui les souffrances de son temps , il proteste , il rêve. L'un personnifie l'épigramme , Tautre la plainte; l'un doute et se moque, l'autre doute et s'effraye. Voltaire divinise la raison qui désunit; Rousseau, le sentiment qui rapproche. Le premier vt$ du passé , et jouit du
■ « Où est le philosophe qui , pour sa gloire, ne tromperait pas votontiert le genre humain ? Où est celui qui , dans le secret d« son coewr, ne proposo un autre objet que de se distinguer? »-~Ët ailleurs : « O Montaigne, toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère, si ua philosoplie peut Têlre! » (Ém., IV.)