‹ Histoire de cent ans, de 1750 à 1850, (histoire, sciences, littérature, beaux-arts,) (volume 2)Chapitre 13 sur 127 · BOIT PUBLIC · texte numérisé non relu

BOIT PUBLIC

présent; le tfcond souffre du présent, et se conGe dans Ta venir. Voltaire censure ia société, mais il s'y accommode : il reçoit da titres de cour, il a des vassaux , il fait la traite , il jouit agwaMement de la vie : Rousseau ne transige pas, il s'indigne , et M peut respirer au milieu d'un siècle pervers. L'école de Vol tmt a péri dès qu'elle eut accompli sa mission ; avec Rousseau fonmeoee la réooTation dans l'art et dans le sentiment.

(i7S7-1814.) Bernardin de Saint-Pierre, qu'on pourrait appeler son fils atné, reçut de lui l'étincelle religieuse appliquée à la penée philosophique. Rêvant de réformes, il veut se faire jésuite pmr eoDTertir les Américains; puis il se rend à 31alte pour faire bperre aux Turcs. Inconnu dans cette France qu'il ainie, ditil, poree^'e/fe a />roe/«iï/VMe/onj il passe en Russie pourpropoKTses idées à Catherine et à Orloff; mais il a grand'peine a «bteur da aervice dans l'armée russe, qu'il abandonne bientôt piv eooibattre avec les Polonais. Résolu à fonder une réputtqne, il fait ehoix de Madagascar, et s'en revient sans avoir léttii. Introduit par d'Alembert dans la société philosophique, il s'y trouve mal à l'aise ; raillé pour ses mésaventures et sa Mtlé^.2 alsole dans sa pauvreté. Tout son bonheur, c'est de iétfreteDfr avec Rousseau ; car tous deux détestent cette tourbe qui, en sortant du théâtre ou de leurs soupers , landes épigrammes contre Dieu et l'humanité.

Or, Dieu et la nature, seuls capables de donner une âme à rart,en étaient exclus; il n'y restait plus qu'une maigre charpente, une lumière artificielle, au lieu du pur et radieux soleil : lesmtinient, la variété des formes, Tampleur du style, s'étaient évanouis. La littérature, arme d'une polémique journalière et d'une propagande active, avait perdu le nerf et la déliotesn du siècle pràsédent. Ou ne songeais guère à retremper *n sonnses du passé l'esprit que l'on croyait avoir : l'on consi- <lcnit les anciens comme de peu de valeur ; on voulait des pen- ^ neoves, des expressions neuves, des ornements. La langue, (^0 pitnant de la précision, de la rapidité, perdit en élégance <1 en coloris; mais si cette pétulance d'un style haché plaît d'à- >wd, elle fatigue à la longue. Voltaire se plaint souvent que le 9Mit se pcfd, que lei innovations se succèdent, que Ton tombe

96 RÉACTION. — SENTIMENTALISMB. .

dans la barbarie ; le dix-huitième siècle est, selon lui, le cloaque de tous ceux qui Tont précédé. Peut- être son contemporain Vauvenargues en donnait-il l'explication , et traçait-il la meilleure leçon d'éloquence , en disant : « Il faut avoir de Tâuie pour avoir du goût : les grandes pensées viennent du cœur. •

Quelques-uns cultivèrent Fart avec conscience : Montesquieu étudiait longuement avant d'écrire, essayait, cherchait, se désespérait ; Buflfon proclamait que le style seul rend un livre immortel , et travaillait le sien dans l'imperturbable majesté du génie , que n'émeuvent ni les censures ni les éloges. Il met dans ses généralités une force persuasive et une grande clarté ; sa langue est élevée et grave, ce qui fait regretter davantage qu'il n'ait pas mieux lié ensemble l'ordre physique et Tordre moral. S'il chercha l'emphase quelquefois , ce fut peutêtre pour couvrir le vide des sentiments. Une partie de ses œuvres a donc péri , pour ne laisser subsister que les grandes vérités et les notions relatives h la nature de l'homme , toujours la même dans son immense variété.

Tous ces peintres, y compris Buffon, décrivaient la nature du fond de leurs hôtels de Paris et d'après le Jardin des Plantes. Quoique Rousseau etlt vu les Alpes et aimé la campagne, la nature chez lui est maniérée encore ; puis il voit toujours rhoinme entre lui et cette nature, et la haine qu'il porte à l'un gâte l'autre à ses yeux. Saint-Pierre, qui aimait les solitudes, les prairies, la mer, les poètes , sentit les rapports secrets du cœur humain avec la création, et il épancha tout son enthousiasme dans ses Études de la nature. Ce n'est pas un livre supérieur; mais il diffère tant de ce qui s'écrivait alors , qu'il plut aux âmes passionnées , malgré le vague et le décousu qui s'y trouvent. 11 fit bâiller les beaux esprits par ses naïves illusions, et fut raiUé des philosophes pour les idées religieuses dont il est plein. L'idylle incomparable de Paul et J^irginie paraîtra un acte de courage à ceux qui savent combien il en faut pour aller contre le courant. Quand Saint-Pierre lut ce livre dans le salon àe madame Necker, les uns se retirèrent, les autres s'endormirent; mais le public le vengea.

Il est peu d'hommes qui aient assez de foi en eux-mêmes poui

EGONOXIB POLITIQUS. — PHILANTHROPIE. 97

«donner raison contre tout nn siècle. Saint-Pierre se corrigea, e*eit4Hlire qu'il se fourvoya. H attaqua dans la Chaumière indltnme ]a société et les académies; il se fît tout amour pour la iustieeet rbomanité, en abstraction. Il fînit par se jeter dans un optimisaie providentiel, jusqu'à nier à peu près le mal, en recherchant les causes finales , et en faisant de la nature un type de beauté, de bonté, de convenance absolue, où l'harmonie du ciei avec la terre n'a été troublée que par le fait de l'homme, qui, en se civilisant , abandonna pour les cités infectes les majestoeoses forêts.

Noos voilà retombés dans la misanthropie de Jean-Jacques ; voilà de nouveau la civilisation Inculpée , à la décharge de la Providence : tout le bien vient de Dieu , tout le mal de l'homme , cornue si rhomme n*était pas l'objet principal de la Providence. Tovtefois, lors même qu'il tombe dans l'exagération, Saint- Pierre conserve son admiration pour la nature ; il ose rester dvéticD; il aide^ la réaction contre le mouvement philosophique , comme il aide à la rénovation de l'art.

éOOIiOlflE POLniQUE. — PHILANTHROPIE.

Le désordre des finances , les besoins croissants d'un gouvernement qui avait à faire face aux exigences d'une politique 4e iamille, aux caprices des princes, de leurs maîtresses et de Iqus favoris, avaient appelé les esprits à réfléchir sur l'origine et U distribution des richesses, sur le luxe , sur l'agriculturer Le Mtjtmt de Law avait secondé ces tendances ; et l'on vit pleuvoir ks Kvres sur le crédit, la population, les manufactures. Ce fut à qui expliquerait la crise, et démontrerait ce que chacun avait opériownté. Comme la propriété foncière avait seule résisté ^un cette toannente, et qu'elle y avait profité au contraire, on en condot que la texre était l'unique richesse réelle. Ainsi naquit réconomie politique, dont le premier but était, sous une appât- RBce de réforme politique, de faciliter la perception des impôts ttde lemédier aux détresses de la France.

La société vit-elle d'or et d'argent? Qu'elle mange toute Tan- ■^ les produits de son propre sol , et à la fin elle se trouvera

9^ ÉCONOMIE POLITiQliE.

n'avoir ni plus ut moins d'or et d'argent. Ces métaux ne servent donc qu*à faciliter les échanges, tandis que Ja subsistance ne se tire que des denrées de consommation ; d'où il résulte que la richesse consiste, non daus le prix, mais dans la chose. Ainsi, après avoir domié tant d'importance aux travaux ^ui procurent de Tor, on arriva à les négliger tout à fait pour Tagiicidture. Le médecin Quesnay ne voit de richesses réelles que dans le produit de la terre , qui fournit aux travailleurs la matière première et la nourriture. Le travail appliqué à Tagriculture produit l'aliment, plus un excédant de valeur qui va s^ajouter à la masse des richesses ( produit net ) , et qui doit appartenir au propriétaire comme reveau disponible.

Fort bien : mais Quesnay ne voit pas que les autres industries donnent aussi un produit net ; il soutient , au contraire , qu'elles ne sauraient ajouter un fétu de paille ni à la masse des ciioses sur lesquelles elles s'exercent , ni à la ricliesse générale de la société. Les artisans ne produisent donc qu'autant qu'ils consomment durant leur travail ; lorsqu'il est fini, la somme totale des richesses ne s*en trouve ni plus ni moins considérable , à moins que les ouvriers n'aient épargné sur leur consommation. Les propriétaires doivent donc avoir le pas sur tous les autres citoyens. Mais de cette doctrine orgueilleuse sortait une conséquence qui était tout entière à la charge de l'agriciiUture. En dfet , comment asseoir des taxes sur des gens réduits à un sioiple salaire? Tous les impôts devaient donc être supportés par la terre , et prélevés sur le produit net. Que restait-il ù faire à la société? Multiplier les produits agricoles, d'où elle tire de quoi alimenter l'industrie.

Turgot poussa le sophisme de Quesnay jusqu'à diviser les travailleurs en deux classes , l'une productrice de richesses véritables à Taide de la terre, et l'autre stérile, ne produisant par l'industrie qu'autant qu'elle consomme.

Ainsi, pendant que la philosophie prêche T^lité, voici la science économique qui divise les hommes en produolife et eo stériles, et qui invente une aristocratie d'un genre nouveau.

Mais en vérité quel mérite aurait le grain pi*oduit par l'agriculture, si l'industrie n'en faisait du pain? le bois, s'il n'était

PHILANTHfiOPIE. 09

S 60 maisons et en meubles? La semence n'augmentet-dfepas de valeur dans le sein de la terre autant que For dans la najiidu bijoutier ? L'histoire prouve en outre que Findastrie ctkeoinmerce, mieux que Tagriculture, accroissent la valeur éehaogeable , soit par la division du travail , soit par Pemploi des machines. Géoes et Venise vécurent très-bien sans terres et sans cottinre, attendu qu'un peuple manufacturier et cornnercant peut importer beaucoup plus de subsistances que ses tmes De lui ea fourniraient.

Qtwi qu'il en soit , œ principe demeura établi par les écooomistfs, que les richesses d'une nation sont les objets de conmomation prodoits par le travail incessant de la société. Ils étaient unis dans une seule pensée ; ils employaient ce ton dogmatique qui impose au vulgaire, une langue sacramentelle, •M précision mathématique, et des chiffres. Ils ennoblissaient heondition du paysan, détournaient les regards des villes pour les porter vers les campagnes, et faisaient la guerre aux monopoles, qui sVtaient introduits partout.

Bien que leurs théories soient discréditées , il faut rendre Itommage à leurs intentions. Les écrits de Tabbé Morellet, de l^iipont de Nemours, de Chastellux, plaisent encore par la chaieiir â la philanthropie qu'on y trouve*

Par malheur les économistes , dans le désir d Wermir une aatoriié tutélaire, subordonnaient leur science au gouverneinent : ils faisaient du roi un père de famille, c'est-à-dire un despote, quelque soin qu'ils prissent d'embellir la chose, et de se "Motrer convaincus qu*il lui serait impossible de résister à l'éfiiience de leurs démonstrations économiques ; en un mot , ^ se confiaient pitis dans un homme que dans tous , dans le ^ sens et dans le bon vouloir d'un seul que dans celui de la 'o^ : erreur excusable au moment où vécurent ces premiers ^^feraitteors.

Qvesnay met pour épigraphe , en tête de son Tableau écano- *ii^ : Pauvrei paysan» , pauvre royaume ; pauvre royaume, poHvreM paysans; et, en traçant la distribution des revenus territoriaux, il prend pour objet principal les impôts, les cm- Pnmts, et les dépenses publiques. A part ce despotisme légale

MO ÉGONOlilE POLITIQUE.

se ré|iandait toutefois plus d'une idée pratique et utile : les abus des maîtrises, des douaoes, des corvées , furent dévoilés ; l'on demanda des remèdes aux plaies sociales, et il parut aisé de les obtenir. Et quels étaient ces remèdes? La liberté du commerce , la fraternité des nations ; plus de taxes personnelles , plus de contributions indirectes ; c*est où conduisait le faux principe du produit net. C'était ainsi que les économistes aidaient à l'œuvre révolutionnaire des encyclopédistes , quoique avec des principes plus positif et plus modérés.

Mais si les besoins financiers de la France y stimulaient l'étude de la richesse sociale , la politique y semblait plus urgente encore; et les physiocrates eux-mêmes confondirent réoonomie avec la politique ; de là vint le nom donné à cette science.

L'intendant Vincent de Gournay^ élevé dans le négoce , après avoir médité les ouvrages du Hollandais Jean de Witt et des Anglais Ghtid et Culpeper, qu'il traduisit, ne vit pas tout dans la seule agriculture; la pratique était chez lui à côté de la spéculation. Le fabricant aussi bien que l'agriculture crée« selon Gfoumay, de nouvelles valeurs. Chacuu connaît son propre intérêt mieux qu'un indifférent : les règlements , les gabelles , tous les obstacles à la production et à la circulation sont funestes. Laissez faire, laissez passer, devint un mot d'ordre. La guerre commenta contre toutes les entraves apportées au commerce.

Ces systèmes et d'autres conduisaient à créer une scienœ économique ; mais la France en fut détournée par les réformes politiques, dont l'idée s'y mêlait. En Angleterre la révolution s'était accomplie dans le siècle précédent , et les colonies , les grandes spéculations, les immenses abus, y offraient un plus vaste champ ; la patrie de Law devait donc donner naissance au créateur de la science économique, Adam Smith. Une nation sympathique comme la France ne pouvait concevoir sa mission exclusivement comme un marchand , à qui il suffit de réaliser un gros bénéiice. Elle voulait faire disparaître les restes de la féodalité, et aspirait à un avenir qui vint satisfaire tous les besoins à la fois.

£n effet, la question pendante entre l'agriculture et Tindus-

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trie embrasse tous les éiéments de la yie sociale ; et comme (e eommerce demande justice, sécante, liberté, on réclama en SOB aoin de nouveaux codes , Fégalité des droits , Tabolition drs eotraves de douanes, de mainmorte, de lidéicommis. Les éerits des philosophes sont pleins de ces réclamations.

Les lois étaient un assemblage de romain , de barbare , de féodal, de communal, et Tonne comptait pas en France, dit-on, moins de dnq cent quarante coutumes ; de telle sorte qu*on avait raison dans une provinoe et tort dans une autre. La discordance fondamentale des principes mettait en lutte le fisc et la jarisprudence, la juridiction ecclésiastique et la juridiction seentière ; puis dans le doute on avait recours à la loi écrite , sans jamais remonter à un droit général , supérieur aux usages par* ticoliers. Les propriétés étaient liées par les mainmortes et par des restes de servitude personnelle , qui portaient atteinte au droit même de tester. L'industrie était enchaînée par les corpolations, qui de sociétés d'assistance mutuelle étaient devenues pour tous de lourdes chafoes.

LesgouTernements étaient parvenus à centraliser la puissance publique, et à enlever aux seigneurs féodaux tous les pouvoirs de la souveraineté. Au gouvernement appartenait le droit de repousser les agressions extérieures , de maintenir la paix au dedans , de rendre la justice au civil et au criminel , de conlenrerle domaine public, d'administrer le domaine utile de r£tat, de guider les provinces et les communes dans leur administration privée. Mais , oubliant que l'autorité la meilleure est celle qui se foit le moins sentir, le gouvernement prétendit administrer toutes les affaires de la société, intervenir dans chacun des actes de la vie, dans les arrangements domestiques, dans les successions , dans les conventions volontaires entre particuliers.

L'Europe ressentait surtout les défauts et les abus du pouvoir judiciaire. Les procédures seorètes, l'instruction inquisitoriale, à l'aide de laquelle le juge peut foire dire ce qu'il veut à l'accusé ^ aux témoins intimidés. ou ignorants, continuaient de subsister ; on condamnait encore par contumace, et l'on appliquait Il confiscation , la plus injuste de toutes les peines ; on refusait

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